4 juin 2017 – Pentecôte

Chapitre à la communauté de Scourmont

 

 

Pentecôte

 

          Derrière le récit de la Pentecôte, tel que nous le décrit le Livre les Actes, et que nous avons comme première lecture de la Messe d’aujourd’hui, se profile en filigrane l’histoire de la tour de Babel et l’origine de la multiplicité des langues.  

 

Cependant, pour bien percevoir le lien entre les deux récits, il ne faut pas faire du récit de Babel une lecture de type colonial, où l’unicité de la langue apparaîtrait comme un idéal et la multiplication des langues comme un châtiment divin.  En réalité le sens du récit (au chapitre 11 du livre de la Genèse) est tout différent.  Il s’agissait d’une critique de la prétention de Babylone à la domination universelle.  La multiplication des langues mit fin à cette prétention.  Par cette affirmation de leur différence les hommes se sont libérés de cette hégémonie.  La construction de la tour qui prétendait s’élever jusqu’au ciel fut arrêtée et chaque peuple découvrit et affirma son identité propre.

 

          Ce qui se produit le jour de la Pentecôte, ce n’est pas un miracle transformant les Apôtres (et tous les disciples présents, qui sont au nombre de 120, il ne faut pas l’oublier – cf. Actes 1,15) en autant de polyglottes parlant toutes les langues.  Le miracle se produit plutôt chez les auditeurs. (C’est d’ailleurs la même chose que dans tous les récits d’apparitions – anciennes ou récentes. Ce qui se produit se produit toujours dans le voyant et non pas à l’extérieur de lui). Dans notre récit de la Pentecôte, chacun entend le message dans sa propre langue.  Et Luc prend plaisir à établir une longue liste des peuples d’où proviennent tous ceux qui reçoivent le message : ce sont des Parthes, des Mèdes, des Élamites, etc. etc. (C’est ainsi que sont nées dès les premières années après le Christ les Églises de la diaspora, comme celle d’Égypte, qui sera une terre si fertile pour le monachisme quelques siècles plus tard)

 

          Je ne puis m’empêcher ici de penser à cet admirable passage du « Testament » de Christian de Chergé écrit peu avant d’être assassiné en Algérie, il y a un peu plus de vingt ans.  Christian y parle de sa « lancinante curiosité » de voir ses frères de l’Islam à travers les yeux de Dieu, tout illuminés de la gloire du Christ, [et] ... investis par le Don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

 

          Dieu nous a tous faits différents les uns des autres.  Cette différence, qui est l’une des caractéristiques de notre beauté comme créatures, est très importante aux yeux de Dieu, qui la respecte et y prend plaisir.  Si nous nous regardons mutuellement avec les yeux de Dieu, nous admirerons et respecterons cette différence.  Cela vaut des personnes.  Cela vaut aussi des peuples et des nations.

 

Ce message vaut aussi pour tous les temps.  Il assume une signification et une importance toute nouvelle en notre temps. À Babel, tous parlaient la même langue et étaient réunis dans un même projet -- un projet qui portait en lui-même la source de leurs discordes et de leurs divisions.  La Pentecôte est au contraire le symbole d'un idéal de rencontre de toutes les cultures – y compris leurs approches religieuses particulières -- dans le respect mutuel des différences dont la grande diversité constitue la richesse même du monde créé qui représente ainsi les diverses facettes de la beauté de Dieu. Nous voyons de nos jours, particulièrement au Moyen Orient, comment le refus de la différence de l’autre qui conduit à vouloir imposer par la force à des pays tout différents de nos sociétés occidentales des formes de gouvernement élaborés par des Occidentaux pour des Occidentaux, aboutit rapidement à des impasses et à des catastrophes. 

 

De nos jours, Babel c’est aussi le symbole d'une forme de mondialisation qui, malgré les beaux discours sur le respect des cultures, impose au niveau mondial -- manu militari si nécessaire -- un système économique unique qui implique inéluctablement le nivellement des cultures fortes et la disparition de toutes les autres à plus ou moins brève échéance. 

 

Babel demeure donc encore aujourd’hui une tentation. Et Babel, c’est l’opposé de la Pentecôte. L’Esprit de la Pentecôte, venu d’en haut, se répand horizontalement sur toute la surface de la terre et y engendre la vie, sous toutes ses formes. L’esprit de Babel, au contraire, se construit vers le haut, utilisant, abusant et sacrifiant toute vie qui se trouve sur son passage. C’est donc un mouvement inverse à celui de la Pentecôte. Babel, c’est l’esprit d’une certaine économie « monopolisante », qui va chercher ses ressources dans tous les coins les plus reculés de la planète, y recherchant la main d’œuvre la moins chère et la plus facilement exploitable, et qui s’exprime symboliquement, comme au temps de la première Babel, dans des «tours» d’administration toujours plus hautes. Babel, c’est l’esprit de conquête qui s’exprime dans toutes les guerres. Mais c’est le même esprit qui peut se manifester en chacun de nous, chaque fois que nous nous fermons à la communion, chaque fois que nous rejetons l’autre parce qu’il est différent ou vient d’ailleurs, ou simplement parce qu’il pense différemment de nous.

 

L’Église d’aujourd’hui est confrontée au même défi.  Dans les années qui ont suivi la Réforme protestante et la Contre-Réforme, jusqu’à Vatican II, diverses causes ont provoqué un mouvement d’uniformisation gommant les différences.  Vatican II a réaffirmé l’importance d’annoncer le message de telle sorte que chaque peuple et chaque culture le reçoive dans sa langue, c’est-à-dire dans le respect de tout ce qui fait sa différence culturelle.  Après Vatican II on a beaucoup parlé de l’option préférentielle pour les pauvres ;  de nos jours il faut peut-être se soucier de l’option préférentielle pour la différence.  L’Église née le jour de la Pentecôte se doit d’être une présence humble et respectueuse au sein de chaque peuple et de chaque groupement humain, et non la branche religieuse de quelque forme que ce soit d’hégémonie.

 

Pour que cela se réalise au niveau de l’Église et de la Société, cela doit se réaliser au coeur de chaque communauté comme la nôtre et dans notre vie personnelle à chacun de nous. Un Ordre monastique comme le nôtre, présent sur tous les continents et dans de très nombreuses cultures a une mission particulière en ce domaine.

 

Pour cela chacun de nous doit s’ouvrir à l’Esprit Saint qui veut faire en nous sa demeure. C’est le thème de l’Évangile d’aujourd’hui.

 

 

Armand Veilleux 

 

 


 

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