14 mai 2017 – 5ème dimanche de Pâques

Chapitre à la Communauté de Scourmont

 

 

 

 

Unité et tensions communautaires

 

 

          À travers ses paraboles et ses discours, aussi bien à ses disciples qu'aux foules, c'est de son Père que Jésus parle.  Plus les gens sont attirés à lui et veulent le connaître, plus il veut les conduire au Père.  Dans ses discours à la dernière Cène (d'où est tiré l'Évangile de ce matin), comme dans ceux après la Résurrection, il essaie -- bien que sans beaucoup de résultats -- de convaincre ses disciples qu'il est venu pour leur montrer le chemin vers le Père ; qu'il est, lui-même, le chemin vers le Père ; qu'il est la Vérité à cause de sa correspondance radicale à la volonté du Père ; et qu'il est la Vie, parce qu'en lui la Vie divine du Père a été clairement manifestée.  Qui le connaît connaît le Père.

 

Et si Jésus connut une constance opposition des Docteurs de la Loi et des Pharisiens, c'est qu'il ne présentait pas Dieu, son Père, comme ceux-ci voulaient qu'Il soit.

         

          Tout comme la vie de Jésus avait été marquée par ces tensions continuelles, de même l'Église -- celle de la première génération comme celles des siècles suivants, jusqu'à nos jours -- cheminera vers le Père au milieu de tensions semblables, qui sont un aspect essentiel de sa croissance. Elle les connaîtra non seulement dans ses relations avec le monde extérieur, mais aussi dans sa vie interne, et cela dès la première génération. La première lecture de la Messe d’aujourd’hui nous en donne un bon exemple.

 

À l'intérieur de la communauté juive, au temps du Christ, il y avait deux groupes nettement distincts.  D'une part, il y avait les "Hébreux", c'est-à-dire les Juifs qui étaient demeurés dans la Terre Sainte, ou qui y étaient retournés après l'exil. Ils parlaient l'araméen, lisaient l'Écriture en hébreu dans leurs synagogues, et menaient une vie religieuse toute centrée sur le Temple et l'heure des sacrifices qui y étaient offerts.  Les "Hellénistes", d'autre part, étaient les Juifs de la Diaspora (ou revenus de celle-ci).  Ils parlaient grec, lisaient l'Écriture dans la traduction des Septante, et, bien qu'ils observaient la Loi, l'avaient purgée des éléments inacceptables dans les pays où ils vivaient (ou avaient vécu).  Entre les deux groupes, se manifestaient des difficultés de caractère linguistique, culturel et religieux.

 

          Les premiers Chrétiens venaient de ces deux groupes et vivaient sous la direction des Douze, dont la pensée suivait, en général la tradition des "Hébreux".  Les attitudes parmi ces premiers Chrétiens, ressemblaient assez bien à celles qu'on trouvait dans la communauté juive.  Ceux d'origine "hébraïque" continuaient de voir le Temple comme le coeur de leur activité religieuse et s'efforçaient de garder une stricte observance.  Les autres se réunissaient dans leurs maisons et développèrent rapidement le projet de proclamer l'Évangile dans le monde grec.  Des tensions étaient inévitables et elles se produisirent.         C'est l'une de celles-ci qui est racontée dans la première lecture d'aujourd'hui. 

 

L'occasion en fut la distribution de l'aide matérielle aux nécessiteux.  Les Douze avaient sans doute tendance à considérer d'abord les demandes des pauvres qui parlaient leur langue. Chaque groupe étaient préoccupé de "ses" veuves. (Quiconque commence à vouloir être généreux, tend à avoir "ses" pauvres -- on pourrait à se sujet se rappeler la chanson de Jacques Brel : Les dames patronnesses).  Mais il y avait des divergences plus importantes, qui concernaient l'interprétation de la Loi et son caractère obligatoire ou non.

 

          Le récit de l'institution des diacres reflète cette tension.  Les Apôtres veulent que les Sept diacres qu'ils instituent se limitent aux activités caritatives, en particulier le service des tables, afin qu'eux, les Apôtres, soient plus libres pour la prière et la prédication.  En réalité, il semble bien, à partir des récits que nous possédons, que les Diacres ne remplirent pas le rôle pour lequel ils avaient été institués.  Ils devinrent plutôt les premiers prédicateurs de la Parole parmi les Hellénistes, les prosélytes et les Nations.  D'ailleurs, leur nombre (sept) est probablement symbolique, rappelant les sept nations qui occupaient la Terre Promise au moment de l'arrivée du peuple juif.

 

          L'Église est le signe visible de la réunion de tous les humains dans le plan de salut de Dieu.  De cela, la communauté de Jérusalem seule ne pouvait pas être un témoin adéquat.  Cependant la mission aux nations continua d'être un projet précaire jusqu'à ce que l'harmonie fût rétablie entre les divers points de vue au Concile de Jérusalem.  Peut-être devons-nous voir en cela l'enseignement que l'Église ne peut jamais être pleinement missionnaire à l'égard du monde en général, aussi longtemps qu'elle ne résout pas ses problèmes d'unité interne. 

 

          Dans la mesure où nous, Chrétiens, saurons gérer nos tensions et maintenir un équilibre entre des sensibilités et des vues différentes entre nous, nous serons capables de disposer nos coeurs à recevoir les autres et à discerner le doigt de Dieu en chaque personne, chaque culture, chaque tradition religieuse. 

 

 

Armand VEILLEUX

 


 

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