9 octobre 2016

Chapitre de Scourmont

 

 

Foi et miséricorde

 

 

          L’Évangile de dimanche dernier et celui d’aujourd’hui forment un tout. Au début de celui de dimanche dernier les disciples demandaient à Jésus : « Augmente en nous la foi ». Et celui d’aujourd’hui se termine par la parole de Jésus au lépreux samaritain : « Va, ta foi t’a sauvé ! ». Nous y trouvons un enseignement de Jésus sur la foi tel que l’Évangéliste Luc l’a compris. Ce récit est d’ailleurs propre à Luc – il ne se trouve pas dans les Évangiles synoptiques. Il faut donc porter attention aux mots utilisés par Luc, car Luc est un bon écrivain qui pèse ses mots.

 

          Arrêtons-nous d’abord à ce que demandent les dix lépreux. Ils restent à distance, comme la Loi l’exige, et ils crient : « Jésus, maître, prends pitié de nous ». – « Prends pitié », qui traduit le grec « eleison » est sans doute une bonne traduction, mais ne rend pas toute la force de l’original, qui signifie non pas la « pitié », en tout cas pas la « pitié » dans le sens actuel du mot, mais bien la « compassion » ou, mieux, la « miséricorde ». Et cela a son importance en ce moment où nous approchons de la fin de l’année de la miséricorde décrétée par le pape François.

 

          Il y a, dans la bible hébraïque, deux termes pour désigner la miséricorde. Il y a d’abord le mot hébreux rahamim, qui vient du singulier rehem, qui désine le sein maternel. Ce terme revient dans le Nouveau Testament de diverses façons, par exemple, lorsqu’on dit que quelqu’un est ému jusqu’au fond de ses entrailles. C’est l’attitude de Dieu le père à l’égard de ses fils.  Le deuxième terme hébreu est le mot hesed, qui est généralement traduit en grec par eleos, qui désigne la bonté, la tendresse, l’amour – une relation entre deux êtres, qui implique la fidélité.  C’est le mot qu’on retrouve dans le verbe « eléison », utilisé dans notre évangile d’aujourd’hui par les aveugles qui demande à Jésus de leur manifesté son amour.

 

          Le Dieu de Jésus est un Dieu de compassion. Il est tout autre que le Dieu des Pharisiens dont la religion reposait sur deux bases essentielles : l’obéissance aveugle à Dieu et le mérite. En effet, d’une part, il fallait observer rigoureusement et aveuglement la Loi de Moïse et les diverses traditions et les nombreux préceptes qui prétendaient l’interpréter. Mais d’autre part, une fois qu’on avait fait tout cela, on avait mérité le salut, on avait « droit » à recevoir le prix mérité par ses bonnes actions.  Dans leur religion il n’y avait pas de place pour la compassion ou la miséricorde, puisque toute maladie et tout mal physique étaient considérés comme une punition légitime pour ses propres péchés, sinon pour ceux de ses parents.

 

          Jésus manifeste sa compassion pour les dix lépreux en les guérissant.  Il ne le fait pas de façon ostentatoire. Il ne les touche pas. Il ne leur dit pas : « soyez guéris », ou « vous êtes guéris ».  Il leur recommande simplement d’aller faire constater leur guérison par les prêtres, selon la loi. Ils sont guéris en cours de route.  Le premier enseignement de ce récit évangélique est un enseignement sur la foi. Cette foi des aveugles ne consiste pas à « croire » à quelque chose que Jésus leur aurait dit, ni même dans la confiance qu’ils seront guéris s’ils le demandent.  Elle consiste d’abord dans une relation personnelle de confiance – et donc d’amour – qui s’est établie spontanément entre eux et Jésus.

          John Henry Newman dans son livre The Grammar of Assent, en parlant de l’assentiment de la foi, établit une distinction importante entre l’assentiment conceptuel (ou « notionnel ») et l’assentiment réel.  On peut donner tout son assentiment à toutes les « vérités » enseignées par l’Église mais ne pas avoir une réelle relation de foi avec Dieu.  À l’inverse, il est possible, même sans connaître l’enseignement de l’Église ou ne pouvant pas y adhérer intellectuellement, d’avoir une réelle relation de foi avec Dieu. (cf. l’importance fondamentale de la relation entre foi et religion).

 

          La foi n’est pas quelque chose de statique. C’est un cheminement. Cela est exprimé symboliquement dans ce récit de Luc : Les aveugles sont envoyés par Jésus se montrer aux prêtres.  Et surtout, cette rencontre se produit durant la longue montée de Jésus vers Jérusalem.  Jésus est toujours en mouvement. Il ne se fixe nulle part : dans sa marche vers Jérusalem, il traverse, sans s’y arrêter, la Galilée et la Samarie. Des lépreux viennent à sa rencontre lorsqu’il arrive lui-même à un village.  Il les envoie se montrer aux prêtres et c’est sur le chemin, en y allant, qu’ils sont guéris. L’un d’entre eux revient pour rendre gloire à Dieu, et Jésus le renvoie à sa vie de tous les jours : « va », lui dit-il. Tout le monde est en mouvement ! Personne ne tient en place !

 

          Poursuivons nous-mêmes notre cheminement à la rencontre de Jésus, qui traverse notre monde comme un étranger comme il l’était en Samarie. Demandons-lui non pas de récompenser nos bons mérites mais de nous manifester sa compassion gratuite, comme aux aveugles de l’Évangile d’aujourd’hui et sachons nous-même manifester non pas tellement notre compassion mais SA compassion à tous les étrangers rencontrés sur notre route et en qui il continue de s’incarner.

 

Armand Veilleux

 

 


 

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