28 août 2016 – Chapitre de Scourmont

 

Notre Ordre et Vatican II

          Ce matin je voudrais vous partager quelques réflexions sur la façon dont le Concile Vatican II a été reçu et appliqué dans notre Ordre au cours des cinquante dernières années. Ces quelques réflexions font partie d’une étude beaucoup plus large que je suis en train de faire – par mes temps libres – sur le sujet.

L’histoire de l’Ordre de Cîteaux de la Stricte Observance, au cours des cinquante dernières années peut être considérée comme un effort soutenu de réception du Concile Vatican II.  Comme on le sait, un Concile œcuménique n’affecte l’Église entière ou des Églises particulières que lorsque, et dans la mesure où il est reçu. Pour des raisons qui touchent à l’esprit même de Cîteaux, et pour d’autres qui touchent aux personnes qui exercèrent un leadership dans l’Ordre à cette époque, notre Ordre s’est résolument engagé dans la mise en pratique de Vatican II.

Bien sûr il y a eu au Chapitre Général et dans les régions des différences de sensibilité ecclésiale, des réactions diverses à certains appels de Vatican II, mais nous n’avons pas connu de réelle césure.  Nous n’avons pas connu un bloc qui se serait voulu d’avant-garde et un autre qui se serait voulu conservateur.

L’une des raisons de cette symbiose entre notre Ordre et Vatican II, est que certaines des valeurs traditionnelles de Cîteaux sont des valeurs de la grande tradition chrétienne remontant aux débuts du Christianisme au-delà des aléas de l’histoire, et que Vatican II a retrouvées.  Il y a en particulier une affinité particulière entre la conception de notre Ordre telle qu’on la retrouve dans la Carta Caritatis  de Cîteaux et l’ecclésiologie de Vatican II.  J’en retiens deux en particulier, la notion de Peuple de Dieu et celle de collégialité.  Deux aspects extrêmement importants pour le pape François, si bien qu’on peut dire que c’est avec lui que, sous ces deux aspects, le Concile est définitivement reçu dans l’Église.

À l’importance de la notion de Peuple de Dieu dans l’ecclésiologie de Vatican correspondait l’orientation fortement cénobitique de la spiritualité cistercienne et donc l’importance de la communauté.  Quant à la collégialité, surtout telle qu’elle est comprise par le pape actuel, elle correspond très bien à la façon dont les premiers Cisterciens ont conçu l’exercice de la communion et de l’autorité entre les monastères autonomes qui constituent l’Ordre. 

Je parlerai aujourd’hui du premier aspect, celui de la « communauté », et j’adopterai une approche chronologique pour montrer comment nous l’avons appliqué au cours des cinquante dernières années.

Il y a tout d’abord l’importance de la notion de communauté.

 

 

Communion – Communauté

La notion de communauté – peuple de Dieu -- est fondamentale dans l’ecclésiologie de Vatican II. Cette notion est aussi au cœur de toute l’évolution de notre Ordre depuis Vatican II, et elle est la clé de l’interprétation de tous les documents que nous avons rédigés au cours de ces 50 dernières années.

Liturgie :
         
          Avant même que le Concile ne se termine, nous avions entrepris notre réforme liturgique dans les orientations données par le Concile dans ses premières sessions. À la base ne notre réforme il y a eu la notion renouvelée de la liturgie comme prière de l’Église, dans une perspective théologique et non dans une perspective canonique.  Durant la période d’avant-Concile, on considérait en général que la liturgie était « prière de l’Église », parce qu’elle était réglée par la hiérarchie et accomplie par des personnes déléguées pour le faire au nom de l’Église. 

          Selon la théologie de Vatican II, l’Église est le sacrement du salut parce qu’elle est la réalité même du salut – communion avec Dieu – à travers et par le sacrement de la communion de croyants, dans la foi, l’amour et l’espérance. La communauté locale prend une place de choix dans cette perspective ecclésiologique. Partout où un groupe de croyants se trouve réunis pour communier dans la prière et y manifester leur foi, là se trouve réalisé le mystère intégral de l’Eglise.  Ce qui est contraire à la perspective ancienne qui tendait à voir l’église locale comme une subdivision administrative de l’Église universelle. 
 
          Les premiers cisterciens aimaient appeler leur communauté une ecclesiola.

          Dans les années qui avaient précédé le Concile, notre Ordre s’était répandu dans plusieurs parties du monde, en particulier en Afrique et en Amérique latine, mais aussi en Asie et en Océanie. Il ne nous semblait pas possible d’élaborer une réforme liturgique qui aurait consisté dans une liturgie uniforme pour toutes les communautés petites et grandes, anciennes et nouvelles, de toutes les cultures et toutes les langues à travers le monde.  Nous avons donc demandé et obtenu du Saint Siège la possibilité pour chacune de nos communautés d’élaborer, sur la base d’une « Loi Cadre », une liturgie qui corresponde à l’expérience spirituelle propre à chaque communauté concrète.

          Cela nous a amenés tout de suite à nous rendre compte que pour respecter l’expérience de chaque communauté, un grand pluralisme était nécessaire non seulement dans la liturgie mais dans la vie de tous les jours. Le Chapitre de 1969 a donc voté le Statut sur l’Unité et Pluralisme.  Unité et Pluralisme parce qu’il n’y a pas de pluralisme sans unité. Le pluralisme est précisément l’expression, sous des formes diverses, des mêmes valeurs acceptées et assumées par tous. Ces valeurs acceptées par tous étaient décrites dans la Déclaration sur la vie cistercienne votée elle aussi à ce Chapitre Général de 1969. Durant toutes ces années nous avons toujours eu comme but un renouveau spirituel, non une série de réformes.

          Au Chapitre de 1969, il y eut, au cours de la première semaine, des échanges difficiles autour du rôle de l’abbé général. Cela permit de mettre au jour la nature même du rôle de l’abbé général dans notre Ordre.  Nous ne sommes pas une Institut religieux centralisé dans lequel l’autorité suprême réside dans un Supérieur général qui nomme des provinciaux qui à leur tour nomment des supérieurs locaux.  Dans notre Ordre, tel qu’il a été conçu par les auteurs de la Carta caritatis, il n’y a pas d’autorité personnelle au-dessus de la communauté locale.  Il y a une autorité collégiale : le Chapitre Général. Quant à l’abbé général, son rôle est essentiellement de veiller à la communion entre les communautés et entre les deux branches de l’Ordre.

          Cela impliquait une approche nouvelle du Chapitre Général.

          Dans les derniers siècles il était devenu un organe de contrôle. Les Pères Immédiats lisaient les Cartes de Visites. Et le rôle du CG consistait en grande partie à s’assurer que la même observance était maintenue dans tout l’Ordre (L’idée était d’assurer l’unité de l’Ordre par l’uniformité des observances).

          On passa rapidement d’une conception du CG comme instrument de contrôle à celui du CG comme moment de communion.  Au lieu de faire lire les Cartes de Visites par les Pères Immédiats, on demanda aux communautés de préparer elles-mêmes un rapport sur ce qu’elles vivaient, afin de le partager avec tout l’Ordre.

          Cela amena à une nouvelle conception de la Visite Régulière.  Celle-ci n’est plus vue comme un contrôle annuel ou bisannuel de la Communauté par le Père Immédiat pour s’assurer qu’elle vit selon les Us et Coutumes, mais est conçue comme une sorte de révision de vie faite par la communauté elle-même avec l’aide d’une personne de l’extérieur.

Formation

          Cette approche cénobitique allait nous amener à rédiger une Ratio ou un Statut sur la formation dans le même esprit.

          La formation y est conçue non pas comme quelque chose qui est donné ou reçu au début de la vie monastique, mais comme un processus durant toute la vie, et consistant à se laisser graduellement transformer à l’image du Christ. Après l’Esprit Saint, le principal moyen de formation est la communauté elle-même, ou la vie cistercienne vécue au sein d’une communauté.  C’est en vivant qu’on devient moine.

Autres aspects…

          Dans un chapitre ultérieur (ou des chapitres ultérieurs) je montrerai comment cette approche profondément cénobitique – fondée sur une conception profondément théologique de la communauté – nous a guidés dans la façon dont nous avons traité la question des relations entre les monastères de moines et de moniales au sein de notre Ordre – depuis les réunions d’abbesses parallèles au Chapitre Général des abbés jusqu’au chapitre unique actuel, en passant par une période avec deux Chapitres généraux interdépendants.

          C’est le même esprit qui nous a guidés dans notre relation avec les autres sections de la grande famille cistercienne et avec les nouvelles expressions du charisme cistercien comme le sont les Laïcs cisterciens.

          À suivre…

Armand Veilleux

 

 


 

www.scourmont.be