Le 24 juillet 2016

Abbaye de Scourmont

 

 

La prière en temps de crise

 

 

          Nous lisons actuellement le Livre de Job à l’Office des Vigiles. Je ne sais pourquoi, mais c’est un livre qui m’a toujours fasciné. Tout d’abord parce qu’on y voit comment Job, après avoir tout perdu et n’avoir plus rien à perdre, découvre qu’il existe toujours et peut se tenir debout et parler à Dieu sans crainte. Nous avons eu aussi, ces derniers, temps quelques lectures du livre que Qohelet, ou l’Ecclésiaste, un livre à première vue assez déconcertant.

 

          Ce qu’il y a de commun à ces deux livres de la Bible, c’est que tous les deux furent écrits en temps de crise. Un temps de crise qui a beaucoup en commun avec ce que vit présentement l’humanité. Tous les deux nous apportent une réponse pas nécessairement religieuse mais bien spirituelle à cette situation de crise. Qohelet nous invite à relativiser tout ce en quoi nous cherchons spontanément notre bonheur, notre importance, notre sécurité. « Vanité des vanités, tout est vanité ». Quant à Job, il fut victime d’une crise profonde, ayant perdu toutes ses possessions matérielles, ses fils, ses amis et même la santé. Il ne lui reste que l’espérance et sa confiance en Dieu.  Il découvre finalement Dieu. Le Dieu dont il avait toujours simplement entendu parler se révèle à lui comme une présence amoureuse dans sa vie.

 

          Dans la vie de chacun d’entre nous, comme dans celle de l’humanité ou de l’Église ou d’une communauté, la crise n’est pas un accident de parcours. Elle fait partie de l’essence du parcours. Nous avons sans cesse à nous resituer face à Dieu, face à nous-mêmes face à ceux qui nous entourent.

 

          Il est évident que l’humanité – ou, comme l’on dit dans un euphémisme assez irréel, la « communauté internationale » -- vit actuellement une crise profonde au niveau politique et géopolitique. Les attaques dites « terroristes » (même si on ne définit jamais cet adjectif) se sont multipliées ces derniers temps. Elles sont le fruit de décisions prises dans le passé. Au niveau de l’Église, il y a aussi des tensions qui obligent chacun à prendre position.  Cinquante ans après le Concile, la question est sans cesse reposée : voulons-nous assumer toutes les orientations prises alors sous le souffle de l’Esprit ? Et, dans nos vies personnelles, notre examen quotidien de conscience consiste à nous demander si nous continuons à assumer toutes les conséquences et toutes les exigences des engagements que nous avons pris à notre baptême, à notre confirmation, à notre profession monastique…

 

          C’est cela la « crise », c’est-à-dire le moment de discernement, de jugement, de décision. Ce qui nous sert dans ces moments ce n’est pas la « religion », c’est-à-dire nos observances religieuses – qui conservent toute leur importance ; c’est la « spiritualité », c’est-à-dire notre façon de nous laisser conduire par l’Esprit.

 

          Et cela ne peut se faire que dans la prière, qui est le thème de l’Évangile d’aujourd’hui, qui nous apprend que la prière à tout d’abord une attitude, un état.  Aux disciples qui lui demandent : « Apprends-nous à prier ! », Jésus ne dit pas « pour prier vous devez utiliser cette formule… ». Il leur dit « Quand vous priez… c’est-à-dire quand vous êtes en état de prière, vous pouvez utiliser ces paroles pour l’exprimer ». Si on n’est pas en état de prière, tous les mots qu’on peut utiliser, y compris le « Notre Père », sont vides.

 

          Dans des moments de crise, il faut se serrer les coudes.  Et précisément l’enseignement de Jésus sur la prière montre bien qu’elle est inséparable de la préoccupation pour les besoins de nos frères et de nos sœurs. C’est ce qui donne tout son sens à la prière d’intercession pour les autres. Lorsque nous prions pour des personnes qui passent par des moments difficiles et qui nous ont demandé de prier pour elles, notre prière ne consiste évidemment pas à informer Dieu de leurs besoins.  Il les connaît évidemment infiniment mieux que nous.  Elle ne consiste évidemment pas à rendre Dieu plus sensible à leurs besoins ou à leurs misères.  Son amour et sa miséricorde envers tous est infinie.  Notre prière pour les autres consiste à entrer plus profondément en communion avec eux, à faire nôtre leur prière, à nous présenter ensemble devant Dieu. Elle ne consiste pas à nous constituer en puissants intercesseurs pour des personnes qui demeurent éloignées de nous.  Elle consiste plutôt à laisser l’amour de Dieu nous unir à elles et à intercéder ensemble. 

 

          Assez souvent il y a des personnes qui me demandent non seulement de prier pour elles, mais qui me demandent de faire prier notre communauté pour elles. Je ne sens pas le besoin de mentionner chaque demande explicitement – soit par un billet au tableau, soit par une mention dans la prière litanique à l’Office.  Il me semble suffisant d’apporter en esprit cette intention devant Dieu lorsque nous sommes réunis en communauté pour prier. Puisque nous sommes une communauté unie par l’Esprit de Dieu, les intentions que chacun de nous portons en notre cœur au moment de la prière sont les intentions de la prière communautaire et donc les intentions de la communauté.  En tout cas, je suis sûr que Dieu s’y retrouve.

 

          Portons donc ensemble, dans notre prière, le monde au cœur duquel nous vivons, qui est notre monde, et qui est travaillé pour le moment par tant de crises. Portons spécialement dans notre prière les victimes de toutes les attaques récentes, et puis aussi les personnes troublées et désorientées qui sont les auteurs de ces drames.

 

Armand VEILLEUX

 

 


 

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