Le 10 avril 2016 – Abbaye de Scourmont

 

 

L’enseignement du pape François sur la famille

 

          L’Exhortation apostolique du pape François sur la famille a été publiée vendredi dernier, le 8 avril. Elle a été signée en la fête de saint Joseph, le 19 mars. Il y a diverses catégories de documents pontificaux, engageant de façons différentes l’autorité pontificale. Depuis que les Synodes de l’Église universelle existent de nouveau, après le Concile, chaque Synode est suivi, environ un an plus tard, d’une exhortation apostolique dans lequel le pape répond aux aspirations du Synode ou les fait siennes et donne sur les sujets traités par le Synode un enseignement personnel. C’est la deuxième Exhortation apostolique de François. La première, Evangelii gaudium avait ceci de particulier qu’elle concluait le synode sur l’Évangélisation qui s’était tenu sous son prédécesseur.

 

          Une première chose qu’on peut remarquer c’est que le mot « joie » revient dans le titre de chacune de ces deux Exhortations apostoliques (quoique sous deux formes latines différentes : gaudium et laetitia). La première parlait de « la joie de l’Évangile » et celle-ci parle de « la joie de l’amour ». On ne trouve donc pas dans ces textes des lamentations moroses sur les maux de la société mais un ton positif. Il est aussi intéressant de constater que même si la récente Exhortation traite de la famille, ce qui apparaît dans le titre n’est pas le mot « famille », mais le mot « amour ». L’amour est en effet la réalité fondamentale d’une famille : amour entre les époux ; entre les enfants ; et entre les enfants d’une part et les parents d’autre part. Tout comme l’amour est le ciment qui tient ensemble une famille il est celui qui tient ensemble une communauté, à commencer par la communauté qu’est l’Église. Justement, dans l’Évangile de la messe d’aujourd’hui Jésus demande trois fois à Pierre « m’aimes-tu » ; et c’est dans le contexte de cette triple question et de sa réponse qu’il confie à Pierre le soin pastoral de son Église.

 

          Pour une certaine presse, qui avait déjà commenté largement cette Exhortation avant que le contenu n’en soit connu, le seul intérêt portait sur deux ou trois points concrets : la possibilité pour les divorcés remariés d’avoir accès aux sacrements de l’Église et la position du pape face aux unions entre personnes du même sexe.  Si le document pontifical se limitait à ces situations pastorales particulières, on ne voit pas trop l’intérêt qu’il y aurait à en parler dans un chapitre monastique.  Mais ce document, non seulement traite de la famille d’une façon très large, mais il a une importance qui dépasse grandement la question de la famille.

 

          Notons tout d’abord que le document, comme la plupart des grands documents pontificaux est adressé : « aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux personnes consacrées, aux époux chrétiens et à tous les fidèles laïcs ».  Donc il s’adresse aussi à nous.

 

          Le point sur lequel j’aimerais insister, après une première lecture très rapide de cette Exhortation apostolique, c’est qui apparaît d’une façon toujours plus claire le nouveau style « d’être Église » que François s’efforce d’instaurer depuis le début de son ministère apostolique. Dès le début du texte, au nº2, François rapporte d’une façon positive le parcours synodal, avec sa grande diversité d’opinions. « … la complexité des thèmes abordés nous a montré la nécessité de continuer à approfondir librement certaines questions doctrinales, morales, spirituelles et pastorales. La réflexion des pasteurs et théologiens, si elle est fidèle à l’Église, si elle est honnête, réaliste et créative, nous aidera à trouver davantage la clarté ».

 

          Le nº 3 me semble aussi très important en ce qui concerne la confiance très grande donnée par le pape François au processus synodal impliquant l’ensemble du peuple de Dieu. Il y rappelle tout d’abord un principe qui lui est très cher et qu’il mentionne souvent dans ses textes et ses discours : le principe selon lequel « le temps est supérieur à l’espace ».  Et il en tire une conclusion vraiment étonnante qui est probablement la clé permettant de comprendre non seulement ce texte mais tout son pontifical :

 

3. En rappelant que « le temps est supérieur à l’espace », je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Bien entendu, dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard. En outre, dans chaque pays ou région, peuvent être cherchées des solutions plus inculturées, attentives aux traditions et aux défis locaux. Car « les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général […] a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué ».

 

Après cette introduction, c’est le huitième chapitre qui est celui qui a un intérêt dépassant largement la question de la famille. Ce chapitre est intitulé : « Accompagner, discerner et intégrer la fragilité ».

 

Actuellement, dans notre Ordre, on se préoccupe beaucoup, et à juste titre, de l’accompagnement des communautés en situation précaire ou, comme on préfère désormais dire « en situation de fragilité croissante ». Je crois que ce chapitre donne des orientations pastorales pouvant nous guider dans cette réflexion (que nous aurons en particulier cette semaine au cours de la réunion de la Conférence Régionale des monastères de Centre et Nord Europe, qui se tiendra ici à Scourmont).

 

Mais ce très beau chapitre comporte aussi des enseignements importants sur la façon de traiter toutes les fragilités que nous rencontrons dans nos vies personnelles et dans notre vie communautaire. Même si c’est écrit par un pape jésuite, on y trouve une attitude toute « bénédictine » à l’égard de la fragilité humaine.

 

Ce chapitre contient des développements très beaux sur l’importance du « discernement » dans l’application de toute norme et de toute loi. Je compte revenir là-dessus, car c’est important pour la vie communautaire.

 

On trouve aussi dans cette section un très beau passage sur la « loi de gradualité », une expression qu’on doit à Jean-Paul II. Il vaut la peine de lire ce passage :

 

295. Dans ce sens, saint Jean-Paul II proposait ce qu’on appelle la ‘‘loi de gradualité’’, conscient que l’être humain « connaît, aime et accomplit le bien moral en suivant les étapes d'une croissance ». Ce n’est pas une ‘‘gradualité de la loi’’, mais une gradualité dans l’accomplissement prudent des actes libres de la part de sujets qui ne sont dans des conditions ni de comprendre, ni de valoriser ni d’observer pleinement les exigences objectives de la loi. En effet, la loi est aussi un don de Dieu qui indique le chemin, un don pour tous sans exception qu’on peut vivre par la force de la grâce, même si chaque être humain « va peu à peu de l'avant grâce à l'intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l'homme ».

Ceci n’est qu’un premier coup d’œil sur un document qu’il vaut la peine de méditer attentivement en l’appliquant à nos situations personnelles et communautaires.

 

 

Armand VEILLEUX

 

 


 

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