Chapitre du 6 décembre 2015

Abbaye de Scourmont

 

 

Année de la Miséricorde

 

 

          Saint Benoît, dans sa Règle, présente la vie monastique comme une « école du service du Seigneur ». Son inspiration est évidemment l’Évangile et en particulier l’affirmation de Jésus qui dit qu’il est venu non pas pour être servi, mais pour servir. Benoît, en bon Romain, interprète ce message évangélique dans le contexte de la société romaine où le service de la collectivité jouait un grand rôle, à commencer par le service militaire. 

 

          Nos Père cisterciens, au 12ème siècle, dans un contexte social et spirituel tout à fait différent, expriment le même enseignement avec une expression différente.  Ils voient la communauté cénobitique comme une « école de l’amour ».

 

          Notre Ratio (ou document sur la formation), dans son prologue, utilise l’une après l’autre ces deux expressions : « école du service du Seigneur » et « école de charité », pour désigner la communauté. Puis, on y décrit le processus de croissance de celui (ou celle) qui s’efforce, au sein de cette communauté, de se laisser graduellement transformer à l’image du Christ, ce qui est la fin ultime de toute formation, initiale ou continue.  On y lit ce beau paragraphe :

 

Dans cette école de charité, moines et moniales progresseront dans l’humilité et la connaissance d’eux-mêmes.  Au fur et à mesure qu’ils découvriront les profondeurs de la miséricorde de Dieu dans leur propre vie, ils apprendront à aimer.

 

          Selon cette anthropologie spirituelle, qui était celle de l’époque et dans laquelle se sont insérés les premiers Cisterciens, la connaissance de soi est une étape vers la connaissance de Dieu et l’amour de Dieu.  Pour apprendre à aimer il faut avoir fait l’expérience d’être aimé. Or l’amour de Dieu à notre égard est toujours un amour miséricordieux, c’est-à-dire un amour qui pardonne et qui guérit. C’est pourquoi, pour faire l’expérience de cet amour miséricordieux, il faut d’abord avoir fait l’expérience d’avoir besoin de miséricorde, et donc l’expérience de notre état de pécheur – de pécheur pardonné.

 

          Ceci est particulièrement « actuel » ces jours-ci, puisque dans deux jours débutera l’année jubilaire de la Miséricorde. Le pape François a déjà anticipé cette ouverture, il y a un dizaine de jours, en ouvrant la porte sainte de la cathédrale de Bangui, en Centrafrique.  Mardi, le jour de l’Immaculée Conception, il ouvrira les grandes portes de la Basilique Saint Pierre, qui ne s’ouvrent que lors d’un Jubilé ; puis, le dimanche suivant, il ouvrira celle de la basilique du Latran. Le même jour, s’ouvriront celles de toutes les églises cathédrales à travers le monde.

 

            Il est important que nous ouvrions aussi la porte de chacun de nos coeurs, pour nous laisser envahir par cette miséricorde de Dieu à notre égard, mais aussi afin que cette conscience de la miséricorde de Dieu nous rende capables de pratiquer nous-mêmes la miséricorde à l’égard de tous nos frères les hommes et spécialement de ceux qui nous sont le plus proches.

 

          François a choisi délibérément la date du 8 décembre, cinquantième anniversaire de la clôture de Vatican II pour l’ouverture de cette Année Sainte, afin de remercier ainsi Dieu de tout l’amour miséricordieux qu’il a manifesté à son Église à travers ce Concile et depuis ce Concile.  En tant que communauté, nous pouvons aussi jeter un regard de reconnaissance sur ces années qui ont certainement été, quoique de diverses façons, des années de grâce.

 

          Le monde dans lequel nous vivons est soudainement marqué par un sursaut de violence.  À tous les niveaux de la société, la tentation est de répondre à la violence par une violence plus grande. Ce qui, évidemment ne fait qu’engendrer une violence encore plus grande.

 

          Bienheureux les miséricordieux disait Jésus, car ils obtiendront miséricorde. Pour lutter contre cette tendance généralisée à la violence et au rejet de l’autre, efforçons-nous de multiplier autour de nous, des gestes de miséricorde. Comment y arriver ?  Le pape nous donne la recette, dans la Bulle d’indiction de l’année jubilaire :

 

Pour être capables de miséricorde, il nous faut (donc) d’abord nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu.  Cela veut dire qu’il nous faut retrouver la valeur du silence et méditer la Parole qui nous est adressée.  C’est ainsi qu’il est possible de contempler la miséricorde de Dieu et d’en faire notre style de vie.

 

          En tant que moines, nous devons prendre tout spécialement au sérieux cet appel du pape à écoute dans le silence et à méditer la Parole de Dieu et à contempler la miséricorde de Dieu dans nos vies et dans la vie de l’Église et du monde.

 

          Pour pratiquer la miséricorde, il faut que nous soyons libérés de nos peurs. La peur ne sied par au Chrétien ! Dans les apparitions de Jésus à ses disciples, après sa Résurrection, il leur dit constamment :  « Ne craignes pas – N’ayez pas peur ».

 

          Quelqu’un m’a donné récemment le texte d’une communication du pape François, qui était alors Jorge Bergaglio, à une rencontre théologique, en 1985. On y trouve déjà quelques idées fondamentales qu’on retrouvera dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, sur l’évangélisation, au début de son pontificat. Mais on y trouve surtout un appel à ne pas avoir peur face à toutes les formes d’extrémismes.  Car, dit-il, la peur engendre la pire forme d’extrémisme qui est « l’extrémisme du centre », qui nous rend incapables de tout message percutant et donc de toute évangélisation.

 

          Efforçons-nous donc, durant cette année sainte, de nous libérer de toutes nos peurs, face à Dieu et face à nos frères – proches ou lointains – afin de pouvoir nous ouvrir individuellement et communautairement à la miséricorde de Dieu, et aussi d’être nous-mêmes miséricordieux comme notre Père céleste.

 

 

Armand Veilleux

 

 


 

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