8 mars 2015 – Abbaye de Scourmont

 

La culture monastique

 

          Depuis de nombreuses années, je suis intéressé par l’importance de la culture dans sa relation avec la foi et plus particulièrement avec la vie monastique. Durant les huit ans où j’ai vécu à Rome comme Procureur Général de notre Ordre, j’ai été amené à donner un cours à l’Université Sant’Anselmo sur le thème « monachisme et culture ». L’objet de ce cours était de démontrer la relation étroite entre monachisme et culture tout au long de l’histoire monastique.  Divers événements récents m’ont amenés à réfléchir de nouveau sur cette question.  L’un de ces événements est que la revue Vies consacrées de Bruxelles, qui prépare un numéro spécial à l’occasion du cinquantième anniversaire de la promulgation du Décret conciliaire sur la Vie consacrée, m’a demandé de rédiger un article, mais en me laissant libre de choisir le sujet.  J’ai donc choisi d’écrire sur la « médiation culturelle » de l’expérience religieuse à travers la vie consacrée depuis les premières générations chrétiennes jusqu’à aujourd’hui.

 

          C’est aussi le cinquantième anniversaire de la proclamation de la Constitution pastorale Gaudium et spes, dans laquelle il y a une section très importante sur la culture, sur sa relation avec la nature et sur son rôle dans la transmission de la foi. Peu après le Concile, un Conseil pontifical pour la Culture a été créé au Vatican et récemment le préfet de ce Conseil pontifical, le cardinal Gianfranco Ravasi, dans le contexte de la 8ème réunion du G9, c’est-à-dire du groupe de neuf cardinaux réunis par le pape François pour planifier la réforme de la curie, proposait la création, au sein de la curie, d’un grand « pôle culturel ». Ce pôle culturel regrouperait le Conseil actuel pour la culture, la Congrégation pour l’Éducation, et plusieurs autres organes du Vatican comme les Musées du Vatican, la Bibliothèque vaticane, les archives secrets et l’Observatoire astronomique. Pour le cardinal Ravasi, il s’agirait d’une transformation ecclésiale et non bureaucratique. En effet, tout comme la culture humaine en général est le véhicule de transmission des valeurs humaines, la culture religieuse est un véhicule de transmission de la foi.

 

          C’est d’ailleurs pourquoi, peu d’années après le Concile, on commença à parler d’inculturation, car c’est par la rencontre entre l’Évangile et une culture que naît une culture christianisée qui devient un moyen de transmission de l’Évangile. Puis, de là on est passé à la notion de nouvelle Évangélisation qui implique une nouvelle rencontre d’une culture en voie de mutation avec l’Évangile. Et le Pape François dans son Exhortation apostolique Evangelii gaudium, a tout une section sur le rôle de la culture dans la transmission de l’Évangile.

 

          À l’opposé, des événements dramatiques récents nous rappellent aussi l’importance de la culture. On a pu voir dans les informations des derniers jours comment les hordes barbares du soi-disant « État islamique » sont en train de détruire en Irak des trésors de la culture humaine remontant à plusieurs siècles et même à quelques millénaires. (On pourrait démontrer comment tous les fondamentalismes naissent lorsque des groupes sont coupés de leurs racines culturelles... mais cela nous amènerait trop loin).

 

          La culture, telle que l’entend Vatican II, n’est pas la culture au sens esthétique, comme lorsqu’on dit qu’une personne est « cultivée » parce qu’elle a une connaissance approfondie de l’histoire de la musique, de la peinture et de la littérature. Il s’agit de la culture dans un sens beaucoup plus profond. Il s’agit avant tout de la compréhension que possède un groupe de l’existence, et qui s’exprime à travers tout un ensemble de traditions, de mythes, de rites et aussi d’expressions artistiques.

 

          Tout cela n’est pas sans importance pour la vie monastique. Dans tous les documents que nous avons rédigés dans notre Ordre depuis Vatican II, en particulier dans nos Constitutions et notre document sur la Formation (la Ratio), nous insistons sur le fait que la formation, c’est-à-dire la transmission de l’expérience monastique cistercienne, se fait à travers la conversatio monastica, c’est-à-dire à travers la vie elle-même. C’est tout à fait dans la ligne de la compréhension de la vie cénobitique qu’on trouve dans la Règle de saint Benoît. Pour Benoît, un cénobite est quelqu’un qui vit en communauté, sous une règle commune et un abbé.  La Règle commune, est l’élément culturel : c’est l’expression normative de l’expérience vécue. C’est en vivant la vie monastique qu’on devient moine.  Mais pour cela, il faut qu’il y ait une véritable « culture monastique ».

 

          Les communautés qui savent former de nouveaux moines sont celles où il y a une authentique culture monastique.  Cela ne veut pas dire que tous les moines doivent avoir tout lu sur l’histoire et la littérature monastique.  Cela veut simplement dire qu’il doit y avoir dans la communauté une « vision » de l’expérience proprement monastique de la foi au Christ et que cette vision « informe » la façon dont on prie, dont on travaille, dont on reçoit les hôtes, dont on dialogue, dont on prend les décisions communautaires, etc. Sans cette vision commune incarnée dans des modes d’être et d’agir acceptés par tous, il n’y a pas de transmission de l’expérience et donc pas de formation (même s’il peut y avoir l’apprentissage intellectuel de théories sur la vie monastique et même la conformation externe à des façons de faire).

 

          Dans la société d’aujourd’hui où, particulièrement en Occident, mais aussi ailleurs, où il y a une crise de transmission des valeurs, les communautés monastiques, malgré leur précarité, ont quelque chose à offrir, ou en tout cas à préserver en ce domaine.

 

          De cette culture monastique chrétienne, deux fois millénaire, nous ne sommes pas les propriétaires, nous en sommes simplement les gardiens.

 

 

Armand VEILLEUX

 

 


 

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