Chapitre du 3 août 2014

Abbaye de Scourmont

 

 

Transfiguration vs défiguration

 

          En décembre 2008, s’est tenue à Bruxelles la 31ème rencontre internationale des Jeunes de Taizé. Y ont participé environ trente mille jeunes de l’étranger, plus une dizaine de milliers de jeunes Belges, et un grand nombre de personnalités, dont, évidemment le frère Aloys qui avait remplacé peu auparavant frère Roger, un cardinal, des évêques et des métropolites, etc.  Je n’y ai pas participé, mais l’évènement a été largement couvert par les médias. Cette rencontre où l’on a beaucoup parlé de prière et de paix se déroulait au moment même où l’armée d’Israël faisait à Gaza un véritable carnage comme celui qu’elle y fait actuellement.  Or, ce qui m’avait profondément troublé, en suivant cette rencontre de Bruxelles à travers les médias, c’était que, autant qu’on a pu en juger par la presse, tous les intervenants ont donné les discours qu’ils avaient préparés à l’avance, sans mention de ce qui se passait à Gaza.  C’était comme si l’événement, dont je ne mets pas en doute l’importance et la beauté, se déroulait dans une bulle aseeptique, étrangère au monde réel où se déroulent tant de guerres.

 

          Si je mentionne cela c’est qu’il me semble qu’au moment où se passe actuellement, de nouveau, à Gaza, tous les jours, une tel massacre d’hommes, de femmes et d’enfants, et une destruction de toutes les infrastructures vitales, avec une férocité qui dépasse l’entendement, notre prière et notre réflexion, si on veut qu’elles soient chrétiennes, ne peuvent pas faire abstraction de cette réalité.

 

          Dans la nouvelle cathédrale de Tokyo, au Japon, on peut voir un crucifix tout à fait surprenant.  Il n’a pas de bras et tout le corps est calciné.  Il ne s’agit pas d’une œuvre d’art, même si la cathédrale est très moderne (et qu’il y a un autre crucifix très moderne au-dessus du maître autel). Il s’agit d’une œuvre d’horreur.  C’est le crucifix qui pendait au-dessus du maître autel dans la cathédrale de Hiroshima, le 6 août 1945 lorsque la première bombe atomique est tombée sur la ville.  Ce crucifix abîmé et calciné demeure un rappel de ce que l’homme est capable de faire à l’homme, un rappel de la façon dont nous sommes capables de traiter l’image de Dieu présente en chacun de nos frères.

 

          Nous célébrerons dans trois jours la fête de la Transfiguration.  Depuis 1945 on ne peut célébrer cette fête liturgique de la Transfiguration, sans se souvenir que c’est le 6 août de cette année-là, en la fête de la Transfiguration, que s’abattit la première bombe atomique sur Hiroshima, et que l’humanité fut terriblement défigurée.  Cet événement est sans doute celui de l’histoire moderne où s’exprime de la façon la plus claire et la plus tragique la prétention irrationnelle et stupide des humains de pouvoir vaincre la violence par la violence.  Depuis que l’humanité existe, les humains ont toujours essayé de vaincre la violence par une violence plus grande et n’ont jamais réussi à faire autre chose que d’engendrer une spirale de violence encore plus grande.  Comment se fait-il que nous n’ayons pas encore compris ?  Si l’humanité l’avait compris, on ne verrait pas ces jours-ci dans nos médias tous ces corps d’enfants et d’adultes déchiquetés à Gaza par un type de bombes pernicieuses à fléchettes particulièrement destructrices des corps.

 

          Dans l’Évangile, le récit de la Transfiguration vient après la profession de foi de Pierre. Jésus annonce alors sa Passion, "Le Fils de l’homme, dit-il, doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter" et il établit les conditions que doit remplir quiconque veut le suivre. "Si quelqu'un veut venir après moi qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive..." Et c'est alors qu'il amène ses disciples les plus proches, Pierre, Jean et Jacques pour prier. Et c'est pendant qu'il priait que son aspect fut transformé.

 

          Personne n'était plus pleinement et plus constamment en présence de son Père que Jésus.  Et pourtant l'Ecriture nous le fait voir à diverses reprises se mettant à l'écart, soit seul soit avec ses disciples, pour prier.  Et sa prière est toujours liée à sa mission. Ici, dans sa prière, il parle avec Moïse et Élie de sa mort prochaine.

 

          Nous sommes appelés nous aussi à être transformés à l'image du Christ. La voie de la transformation, pour nous comme pour Jésus, c'est la voie de l'obéissance.  Paul, dans sa Lettre aux Philippiens dit que Jésus n'a pas jugé bon de s'accrocher à la gloire qui était sienne, mais qu'il s'est anéanti, vidé, qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix... et c'est pourquoi le Père l'a exalté et lui a donné le nom au-dessus de tout nom, le nom de Kurios, Seigneur.

 

          Il est bon de relire cet Évangile qui nous rappelle non seulement la gloire de Jésus, mais la dignité de tous nos frères et toutes nos sœurs.  On demandait un jour à saint Pachôme de raconter une de ses visions et il répondit : "La plus grande de toutes les visions est de voir le Christ dans notre frère".  Puissions-nous avoir la foi qui permet cette transfiguration de notre regard.

 

          Aujourd'hui, dans de nombreux conflits à travers le monde – et non seulement à Gaza -- le visage du Christ est bafoué, déchiré. -- Il est plus important que jamais de témoigner, à travers la qualité même de nos relations fraternelles de notre foi en la dignité de toute personne humaine créée à l'image de Dieu. 

 

 

Armand VEILLEUX

 

 

 

 

 

 


 

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