Chapitre pour la Pentecôte 2014

Abbaye de Scourmont

 

 

Portes closes

 

 

Dans l'un des rares passages du Nouveau Testament où Jésus parle explicitement de la prière, il dit: "Quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme (kleisas, en grec) la porte, et prie ton Père dans le secret".  Même si c’est au chapitre 6 de l’Évangile de Matthieu qu’on trouve cette phrase de Jésus, il est fort possible que l'Évangéliste Jean ait eu cette parole du Maître présente à l'esprit, quand il écrit dans l’évangile d’aujourd’hui que les portes du lieu où les disciples s'étaient rassemblés étaient closes (aoriste kekleisménôn), lorsque Jésus se trouva soudain au milieu d’eux, le soir du premier jour de la semaine, c’est-à-dire le soir de Pâques.  La traduction liturgique dit que les portes étaient « verrouillées ». C’est là une interprétation plutôt qu’une traduction. Le texte original dit simplement que les portes étaient fermées. Et le verbe grec employé est le même que dans le texte du Sermon sur la Montagne où Jésus dit : « Quand tu veux prier, entre dans ta chambre et ferme la porte ».

 

Jésus vient donc alors que les portes sont closes et il se tient au milieu de ses disciples. Le texte ne dit pas qu’il est entré, encore moins qu’il est passé à travers la porte ou le mur.  Le texte dit simplement qu’il « était là, au milieu d’eux ». On peut voir ici une référence à une autre parole de Jésus, c'est-à-dire à sa promesse que:  "Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom, là je serai au milieu d'eux". (Là aussi, il ne dit pas qu’il viendra, mais simplement qu’il « sera » là, au milieu d’eux).

 

Jésus manifeste sa présence au milieu des disciples lorsque, suivant sa recommandation, ils se retirent ensemble en son nom pour prier, et ferment la porte.  Et cela nous enseigne que chaque fois que nous créons un espace de solitude et de silence, et que nous nous réunissons pour prier, Jésus est là, au milieu de nous. 

 

Les disciples sont rassemblés au nom de Jésus; mais leur foi est encore loin d'être pure et forte, et c'est aussi "par peur des Juifs" qu'ils se sont réunis en ce lieu (à noter que l'expression "par peur des Juifs" se rapporte, dans le texte, au fait de s'être rassemblés en ce lieu et non au fait d'avoir fermé la porte).  Autrement dit, le texte ne dit pas que les disciples avaient verrouillé les portes par peur des Juifs. Il dit simplement que les portes étaient closes « à l’endroit où se trouvaient les disciples par peur des Juifs ».

 

L'expression "par peur des Juifs" est une expression importante pour Jean.  Elle revient un peu comme un refrain dans la dernière partie de son Évangile, et elle se rapporte toujours au refus ou à l'incapacité de parler publiquement de Jésus et de témoigner de son Évangile. Il est surprenant de voir combien de fois les récits évangéliques de la période qui suit la Résurrection de Jésus mentionnent la peur et comment la foi véritable est au-delà de cette peur.  Quand les femmes vont au tombeau, le matin de la résurrection et qu'elles le trouvent vide et sont prises de crainte à la vue des anges, Marie Madeleine est la seule à ne pas avoir peur.  Elle est courageuse.  Elle reste là ; et quand l'ange lui demande ce qu'elle fait là, elle répond : « Ils ont pris mon Seigneur. »  Seigneur, Kurios, c'est là le mot important.  Car Jésus est le Seigneur.  Il n'est pas simplement un grand prophète, un messie conforme aux attentes de la plupart des Juifs. Il est le Seigneur, le Fils de Dieu (Yahweh).  Marie Madeleine, ayant déjà reconnu Jésus comme le Seigneur, n'a pas peur ; et parce qu'elle n'a pas peur, Jésus peut se manifester à elle. Avec Marie Madeleine, Thomas est le premier à adresser à Jésus le titre de Seigneur. (Thomas, le seul sans peur du groupe des Apôtres...)

 

Lorsque Jésus se manifeste au milieu des disciples il apporte la paix à leur coeur « La paix soit avec vous » et il les délivre de leur peur. Ils auront bientôt assez de foi en lui pour aller porter à tous la bonne nouvelle qu’il est ressuscité.

 

Je traiterai dans l’homélie de la Messe d’autres aspects de cet Évangile très riche. Je tenais à souligner ici, au chapitre, ces quelques aspects qui ne sont pas sans apporter une lumière sur le sens de notre vie monastique.

 

Un monastère est un lieu de prière où nous nous sommes réunis au nom du Christ, et où nous avons en quelque sorte fermé la porte sur nous pour prier Dieu dans le secret.  La foi nous dit qu’il est donc là, sans cesse, au milieu de nous. Et, s’il y a un élément de « peur » ou de manque de foi dans notre « être ensemble », Jésus est là pour apporter sans cesse la paix en chacun de nos coeurs, et nous libérer de toute peur.

 

Lorsque nous nous sommes engagés dans la vie monastique, nous avons promis la « stabilité » dans la communauté. Le mot latin stabilitas, tel qu'utilisé par s. Benoît à la suite des Pères de l'Église, est d'origine militaire, comme beaucoup d'autres mots de la Règle et de la littérature ascétique.  La personne stable est la personne courageuse, qui se tient debout (stat), ferme, sans peur, devant le danger, et ne recule pas devant l'ennemi.

 

En cette belle fête de la Pentecôte, où nous terminons le long cycle festif du Temps Pascal et revenons au « temps ordinaire », il est bon de se rappeler que, parce que nous sommes réunis ici, à Scourmont, en son nom, Jésus est toujours là au milieu de nous, et que si parfois nous nourrissons quelque peur, fruit d’une foi trop faible, il est toujours là pour nous redonner sans cesse la paix du coeur.

 

 

Armand VEILLEUX

 

 

 

 

 

 


 

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