12 mai 2013 – Chapitre à la Communauté de Scourmont

 

RB 72 : le chemin monastique vers la vie Éternelle

 

Dans le Prologue de la Règle, Benoît imagine le Père allant ici et là et demandant : « Qui est l’homme qui veut la vie ? ». Et le chapitre 72 se termine par la prière pour que le Christ nous conduise tous ensemble à la vie éternelle. La totalité du corps de la Règle entre ces deux textes décrit les moyens à utiliser sur ce chemin monastique nous menant à la vie éternelle.

De la même façon, Benoît a dit au début du Prologue qu’il a écrit sa règle pour ceux qui veulent revenir, par le travail de l’obéissance, au Père dont ils se sont éloignés par la lâcheté de la désobéissance et, à la fin de la Règle, nous avons le chapitre 71 sur l’obéissance mutuelle. Tout l’intervalle constituant la description de ce chemin d’obéissance.

 

Le Chapitre 72 commence par l’affirmation suivante :

De même qu’il y a un zèle amer, mauvais, qui sépare de Dieu et mène à l’enfer,

de même il y a un bon zèle qui sépare des vices et mène à Dieu et à la vie éternelle.

Benoît parle de deux formes de zèle. Le mot zèle vient du grec zelos, qui désigne quelque chose qui brûle. C’est du feu. Benoît parle de deux formes de feu ; une qui peut nous entraîner vers le bas, l’autre qui peut nous élever. Soyons bien attentifs aux mots qu’il utilise. Je crois que pour la plupart d’entre nous, quand nous lisons ce texte, nous pensons le plus souvent à partir du point où nous sommes maintenant, au milieu – sur terre –, et allant, après notre mort, soit en enfer soit au Ciel, selon le type de zèle que nous aurons pratiqué. Ce n’est pas ce que dit Benoît. Il parle d’un chemin qui va soit de Dieu (en haut) à l’enfer, soit de l’enfer à Dieu. Nous sommes toujours sur un chemin, sur l’un de ces deux chemins. Nous ne sommes jamais à un point fixe, à partir duquel nous irions vers le haut ou  vers le bas, comme une conséquence de nos actes (notre zèle).

Ce chemin doit être compris à la lumière de celui qu’a parcouru le Fils de Dieu, qui est venu de son Père, a partagé notre humanité, traversant la mort jusqu’à l’abîme des enfers et surgissant de l’Hadès non pas vers notre vie mortelle mais vers le Père. Dans ce chemin, il a assumé toute notre humanité et l’a élevée dans le sein de son Père. Selon le type de zèle que nous choisissons, soit nous ignorons l’Incarnation du Christ et nous continuons notre chemin sans fin vers l’abîme des enfers, soit nous nous identifions au Christ se relevant de la mort vers le Père. Ce n’est pas simplement la question de mériter l’enfer ou de mériter le Ciel selon le zèle que nous manifestons.

La vie cénobitique n’est pas un chemin solitaire : il y va d’un aller tous ensemble. C’est là le sens fondamental de notre vie communautaire. Tout cela est résumé de belle façon dans ces quelques phrases :

Ils se préviendront d’égard les uns les autres ; ils supporteront avec une extrême patience leurs infirmités physiques et morales ; ils rivaliseront d’obéissance les uns aux autres ; nul ne cherchera ce qu’il estime être utile à lui-même, mais ce qui l’est à autrui. Ils se témoigneront un chaste amour fraternel ; ils auront pour Dieu une crainte d’amour ; ils aimeront leur abbé d’un amour humble et sincère (RB 72, 4-10).

Ces maximes pourraient être considérées comme de simples bons conseils pour une vie en société chrétienne et harmonieuse. Mais il faut aussi les lire dans le contexte général de l’orientation clairement cénobitique qu’adopte Benoît. On ne soulignera jamais assez à quel point Benoît appartient à la grande tradition cénobitique qui remonte non seulement à Pacôme, mais aussi à Basile et aux autres formes originelles de monachisme chrétien. Cette tradition avait été quelque peu transformée par Cassien d’abord, et particulièrement par le Maître, dans une lignée de type plus semi-érémitique. Benoît a heureusement réintroduit une saveur réellement cénobitique, s’inspirant non seulement de Pacôme mais aussi d’Augustin et de Basile. Et cette orientation clairement cénobitique de Benoît se manifeste en particulier dans les chapitres ajoutés à la première version de sa Règle, vraisemblablement vers la fin de sa vie.

Toutes ces recommandations et particulièrement celle de « [supporter] avec une extrême patience leurs infirmités physiques et morales » (v. 5), ne prennent leur sens plénier que s’ils sont lues sur l’arrière fond de Mt 25. Le but n’est pas tant d’essayer de s’identifier au Christ, de l’imiter, c'est-à-dire d’agir comme nous pensons qu’il agirait s’il était dans notre situation. Non, le but est de le reconnaître dans ceux à qui Il a choisi de s’identifier. De voir le Christ dans notre abbé, mais aussi dans chacun de nos frères et sœurs, et plus particulièrement dans ceux qui sont le plus dans le besoin – ceux qui souffrent, qui sont pauvres et limités, physiquement, psychologiquement, même spirituellement. (Nous devons aussi le voir dans les pèlerins et les visiteurs qui arrivent au monastère, cf. RB 53, 7 et 15.)

Avec ceci à l’esprit, revenons à la citation d’ouverture sur les deux formes de zèle qui mènent soit vers le bas soit vers le haut. La montée du Christ vers son Père est un chemin qui ne peut être compris séparément de son chemin descendant jusqu’à nous, jusqu’à la mort et à l’abîme des enfers. Il y a une voie qui fait descendre dans cet abîme de l’enfer, en refusant l’amour et la communion, et ainsi en refusant le salut. Mais il est une autre manière de descendre dans ce même abîme, avec le Christ, avec le même amour et la même compassion que lui, et ensuite, de là, monter vers le Père.

Alors, nous pouvons lire dans cette lumière tout ce que l’on trouve dans la Règle au sujet de l’attitude envers la faiblesse humaine, en nous comme dans les autres. Nous pourrions mentionner ici tout ce que dit la Règle sur la manière de traiter les malades – et cela inclut toutes les formes de maladies – , l’attention respectueuse envers ceux qui luttent avec Dieu, comme Jacob, et la façon de traiter avec compassion les pécheurs (tout en étant clair et ferme sur le péché y compris le nôtre).

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Nous pouvons approcher cette question du bon zèle à partir de nombreux aspects qui pourraient sembler sans liens. En fait, tous nous mènent à la même réalité de la communion –koinônia.  Jésus disait qu’il apportait le feu (zelos) sur la terre, et qu’il voulait que ce feu se répande partout. Si ce feu brûle réellement dans le cœur de chacun d’entre nous, il grandira en une continuelle communion : la communion avec Dieu, incarnée dans la communion avec nos sœurs et frères au sein de chacune de nos communautés. Et cette communion au sein de chacune de nos communautés n’est véritable que si c’est un feu dévorant qui s’étend partout et se déploie en une communion avec l’Église locale, l’Église universelle, avec les autres religions et avec le monde entier, et plus spécialement avec tous ceux avec qui Jésus a choisi de s’identifier, les petits.

 

Armand VEILLEUX

 


 

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