10 février 2013, Scourmont
Entrée en Carême

 

Entrée en carême

          Nous allons entrer en carême dans quelques jours. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons individuellement, nous le faisons avec l’ensemble du Peuple de Dieu.

           Il n’y a pas tellement d’années, des politiciens, y compris des Chefs d’État parlaient avec un peu d’orgueil, et sans doute aussi avec une bonne dose de naïveté, d’établir un nouvel ordre international.  Ce nouvel ordre, c’est-à-dire ce nouveau mode de relation entre les peuples et entre les classes de personnes au sein des mêmes peuples est en train de s’écrouler.

          Il serait ridicule de voir dans cette crise une forme de punition divine, comme le disent parfois certains fondamentalistes, aussi bien catholiques que protestants.  Dieu ne s’amuse pas à faire souffrir ses enfants pour les punir. Si le système est en train de s’écrouler c’est qu’il était tout simplement construit sur le sable et non sur de solides fondations.  C’est qu’il avait oublié la plupart des valeurs humaines et spirituelles fondamentales, pour ne privilégier qu’une seule valeur, d’ordre matériel : l’argent.

          Si l’on ne peut voir dans la crise économique actuelle et la crise sociale qui a suivi, une punition divine, on peut y voir un appel à la conversion, c’est-à-dire un appel à établir nos vies, aussi bien collectives qu’individuelles, sur une base solide. C’est ce à quoi nous sommes invités par l’observance du carême.

          À la fin du Livre de l’Apocalypse, l’auteur brosse une grande fresque où apparaît un ciel nouveau et une terre nouvelle, et il entend une voix forte qui dit : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes.  Il demeurera avec eux.  Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu avec eux... » et. un peu plus loin : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ».  La « nouveauté » est donc au coeur du message du Nouveau Testament, comme elle était au coeur du message de l’Ancien Testament.  En quoi consiste cette nouveauté ?  Tout d’abord dans le fait que Dieu a choisi d’établir sa demeure avec les hommes, de demeurer avec eux.  C’est l’aspect du mystère de Dieu que nous avons célébré durant tout le temps de Noël, en commençant avec l’Avent. 

          Tout l’univers, y compris les humains que nous sommes, est jailli de l’amour de Dieu.  C’est ce que le livre de la Genèse exprime à travers ses récits allégoriques de la création du monde.  Depuis aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, à travers les sources écrites ou les autres sources archéologiques que nous possédons, l’être humain a toujours cru à l’existence d’un être suprême. L’athéisme théorique contemporain est une toute petite parenthèse dans l’histoire de l’humanité.  Cependant, durant très longtemps, les hommes se sont imaginé Dieu comme un maître terrible habitant loin, là-haut dans les cieux.  Les grands prophètes de l’Ancien Testament ont graduellement habitué leur peuple à percevoir Dieu comme présent  à leur vie, comme quelqu’un avec qui on pouvait établir une relation personnelle d’amour.  Et puis, il y a eu Jésus de Nazareth, qui a été la révélation vivante de cette présence de Dieu dans l’histoire de l’humanité.

          Saint Jean, le plus mystique des Évangélistes le dit de façon merveilleuse dans le Prologue de son Évangile : « Au commencement était la Parole de Dieu, qui a tout créé.  Cette Parole était en Dieu, elle était Dieu.  Elle s’est incarnée – elle s’est fait chair – et a habité parmi nous ;  c’est-à-dire, a fait sa demeure au milieu de nous : dans notre histoire, dans notre monde.  Sa présence a tout transformé, a fait un monde nouveau... Et, à la fin du Nouveau Testament, sous la plume du même Jean – à travers l’un de ses disciples – nous lisons cette parole que j’ai citée au début : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes.  Il demeurera avec eux... »

          Le monde est nouveau, l’humanité est nouvelle lorsque Dieu y habite, lorsque Dieu y fait sa demeure.  Il vaudrait la peine de méditer longtemps sur le substantif « demeure » ou le verbe « demeurer ».  Ces mot ont une nuance d’intimité.  Si je suis en visite chez quelqu’un pour quelques jours ou quelques semaines, ce lieu n’est pas ma « demeure », même si j’y suis bien reçu.  Si je « squatte » pour un certain temps, même pour longtemps, un terrain ou un édifice, ce terrain ou cet édifice ne deviennent pas ma « demeure ». Comment devenons-nous la demeure de Dieu ?  Jésus nous le dit au cours de sa longue conversation avec ses disciples durant le dernier repas qu’il prit avec eux : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole.  Mon Père l’aimera. Nous viendrons et nous ferons chez lui notre demeure ».

          Essayons maintenant de voir, dans une vue synthétique, la lumière que nous donnent tous ces textes de la Bible : Au commencement, c’est-à-dire au moment où commença à exister le monde – toutes les choses que nous connaissons – déjà existait le Verbe, la Parole de Dieu.  Il existait au commencement, donc antérieurement à ce commencement.  La création est déjà une grand nouveauté. Nous appartenons à Dieu, nous sommes les siens ; il est venu chez les siens et beaucoup des siens ne l’ont pas reçu.  Mais à ceux qui l’ont reçu, qui ont écouté sa Parole et l’ont mise en pratique, il a donné de devenir eux-mêmes enfants de Dieu, en venant faire en eux sa demeure. Et ceux-là ont comme mission dans la vie de faire naître sans cesse un monde nouveau en faisant du monde où ils vivent un lieu de la présence de Dieu.

          La prière continuelle, à laquelle nous sommes tous conviés par l’Évangile, consiste à être, aussi constamment – et aussi consciemment – que possible attentifs à cette présence de Dieu en nous, en nos vies, dans notre univers. Chaque fois que nous nous ouvrons à cette présence, elle nous appelle à la conversion. 

          On peut voir la « conversion »  comme une transformation, une purification qui nous prépare à recevoir en nous la présence de Dieu...  Cette vision n’est certes pas fausse.  Mais dans l’ensemble la Bible voit le plus souvent la conversion comme un effet de la présence de Dieu.  Elle est elle-même un don de Dieu.  Dans la liturgie du carême nous entendrons souvent des textes des grands prophètes de l’Ancien Testament nous rappeler que la conversion consiste dans le fait d’avoir un coeur nouveau.  Nous entendrons en particulier Ezéchiel qui met dans la bouche de Dieu ces paroles (Ezéc. 11,19 ; 36,26) : « J’enlèverai de votre poitrine le coeur de pierre qui s’y trouve et j’y mettrai un coeur de chair ; et vous serez mon peuple ».

          Dans ce beau texte nous avons le lien entre la conversion personnelle et l’établissement d’un monde nouveau, d’un peuple nouveau où Dieu habite. Pour qu’il y ait un monde nouveau, il faut que les hommes et les femmes laissent Dieu transformer le coeur de chacun et de chacune.

          En quoi consiste cette conversion du coeur ?  Elle consiste dans le fait de recevoir de Dieu la grâce d’un coeur qui est droit, qui pratique la justice.

          La « justice ».  C’est un autre mot qui reviendra souvent dans les lectures liturgiques de ce temps, et dont le sens est beaucoup plus profond et large que le sens qu’on lui donne de nos jours.  Être juste, ce n’est pas simplement payer ses dettes et ne pas voler ; c’est essentiellement avoir une relation droite avec tous – tout d’abord avec Dieu, mais aussi avec tous les autres et avec soi-même.  Dieu est le « Juste » par excellence.  À l’égard des autres, la justice consiste à les respecter, à reconnaître leur différence, à être attentifs à leurs besoins.  Les prophètes de l’Ancien Testament ont vécu dans un temps où le Peuple était installé depuis un bon bout de temps dans la Terre Promise, et où s’étaient établi des fossés entre les riches souvent exploiteurs et les pauvres opprimés.  Ils appellent constamment à la conversion du coeur.  La première lecture biblique du Temps du Carême à la Messe, c’est-à-dire la première lecture du Mercredi des Cendres, sera une lecture du prophète Joël qui commence ainsi : « Revenez à moi de tout votre coeur !... Déchirez vos coeurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur notre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour... »

          Jésus a dû affronter cette peur lui-même, au Jardin de Gethsémani.  Dieu a eu peur.  Il a su non pas ignorer ou feindre d’ignorer cette peur, mais la confronter, l’accepter et, malgré elle, faire confiance à son Père.  Aussi, lorsqu’il nous répète sans cesse, spécialement dans les récits postérieurs à la Résurrection : « N’ayez pas peur », « ne craignez pas » ; il ne nous invite pas à ignorer nos peurs mais à faire en sorte qu’elles ne nous empêchent pas d’agir et d’être fidèles.

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          J’ai essayé, en ces quelques réflexions, de montrer comment tous les aspects du mystère du salut qui seront offerts à notre méditation et à notre contemplation durant le Temps du Carême, se tiennent pour ne former qu’un seul mystère. Je les rappelle brièvement : Dieu qui a créé le monde veut le re-créer sans cesse, en se servant de nous.  La transformation des structures de la société suppose et nécessite la transformation des coeurs.  Celle-ci est un don qui nous est offert.  Nous nous y ouvrons en laissant Dieu pénétrer dans nos vies, et faire sa demeure en nous.  C’est ce que nous faisons en nous mettant à l’écoute de sa Parole et en mettant cette Parole en pratique.  Pour cela Jésus nous montre le chemin.  Il est lui-même la Parole qui a fait sa demeure parmi les hommes. Il a connu le rejet des hommes et, comme tout homme il a eu peur de la mort ; malgré cette peur il a gardé vive sa confiance et a remis son âme entre les mains du Père, qui l’a ressuscité.

          C’est là l’ensemble du mystère du salut que nous célébrerons tout au long de ce carême.

Armand VEILLEUX -- Scourmont, le 10 février 2013

 


 

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