2 décembre 2012 – Chapitre à la Communauté de Scourmont

 

 

Temps de désert et temps d’exil

 

 

          Tout au long de l’Ancien Testament, deux périodes ont profondément marqué l’histoire du Peuple de Dieu.  La première fut celle de l’Exode, les quarante ans durant lesquels le Peuple fut formé par Dieu dans le désert. La deuxième fut celle de l’exil durant lequel le Peuple dut assumer un chemin de conversion pour découvrir la voie du retour à la Terre Sainte.  Ces deux grandes périodes ont formé l’âme collective du Peuple juif qui s’est toujours souvenu de la première avec une certaine nostalgie et de la seconde avec une grande tristesse.

 

          Nous retrouverons ces deux attitudes dans les lectures bibliques que nous entendrons tout au long de l’Avent, aussi bien dans celles tirées dans grands prophètes, Isaïe en particulier, que dans l’appel de Jean-Baptiste à la conversion.

 

          Israël avait été libéré de l’oppression, de la servitude et de l’injustice qu’il avait connues en Égypte.  Cette libération, il en avait fait l’expérience au Désert.  Mais après quelques siècles d’établissement et d’enracinement dans la terre promise, les prophètes furent amenés à crier et à protester cette fois contre l’oppression, la servitude et l’injustice au cœur même du Peuple choisi, entre frères.  Et c’est cette situation de péché qui conduisit à l’exil.

 

          Nous pourrions nous demander à laquelle de ces périodes – le désert ou l’exil -- appartient le monde dans lequel nous vivons actuellement, et à laquelle nous appartenons chacun de nous personnellement – et à laquelle appartient l’Église que nous sommes. 

 

L’expérience de l’humanité toute entière, de nos jours, est beaucoup plus une expérience d’exil qu’une expérience de désert.  Il y a une partie importante de la population du globe en exil.  Que de gens doivent partir pour l’étranger ou s’exiler à l’intérieur de leur propre pays !  On l’a vu, ces derniers temps, en Syrie, au Mali, au Kivu. Et combien de personnes se sont auto-exilées de l’espérance, abandonnant la lutte, renonçant aux rêves et aux utopies !  Malgré une « re-politisation » de tranches encore minoritaire de la population en certains pays, par exemple à travers le mouvement des « indignés », il y a encore dans toutes nos démocraties une assez grande désaffection de la chose publique communautaire – ce qui s’exprime souvent dans des taux limités de participation aux élections.

 

          Dans l’Église, par ailleurs, il est plus difficile de dire si ce que nous vivons de nos jours est plus une expérience de désert qu’une expérience d’exil.  Nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de l’ouverture de Vatican II. Ces années du Concile et celles qui suivirent immédiatement furent enthousiasmantes.  Par la suite, s’établit dans l’Église un certain désert. Les voix des grands théologiens et des grands spirituels du Temps du Concile se sont éteintes l’une après l’autre, sans qu’aucune voix de la même force ne se soit manifestée pour couvrir celle des « metteurs en garde ».  Nous n’avons plus de prophètes !

 

          C’est pourquoi il est bon de nous élever au-dessus de l’espace limité de notre vécu actuel et d’entendre la voix de grands prophètes de l’Ancien Testament.  Tout au long des deux premières semaines de l’Avent nous entendrons la voix du prophète Isaïe appelant à l’espérance et mettant dans la bouche de Dieu des Paroles de Consolation.  « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.  Parlez au cœur de Jérusalem. »  Dans le monde d’aujourd’hui, que de peuples, opprimés par les guerres ou par les menaces de guerres ont besoin de Consolation.

         

          Le message de Jean-Baptiste, qu’on entendra le deuxième et le troisième dimanche de l’Avent, est toujours autant d’actualité.  Son époque était aussi un temps d’exil beaucoup plus qu’un temps d’exode.  C’était, comme aujourd’hui un temps de violence, d’oppression des pauvres par les riches, des petits par les grands.  Son appel est d’abord un appel non pas à la révolte mais à la conversion.  Et la conversion à laquelle il appelle, n’est pas la simple correction de quelques petites imperfections ou de comportements purement individuels.  Elle a une dimension essentiellement sociale : Elle est un appel à partager, à faire justice et à la non-violence.

 

          La situation contemporaine d’exil, de décrochage, de démotivation, dont j’ai parlé il y a un instant, est peut-être due au fait que nous avons trop essayé de transformer directement les structures de la Société et de l’Église, et nous nous sommes découragés de la faiblesse des résultats.  Le message de Jean-Baptiste est peut-être que, oui, il faut transformer les structures de la Société et de l’Église, mais que cela ne peut se faire qu’à travers la transformation des individus, c’est-à-dire à travers notre conversion personnelle.

 

          Conversion: C'est le premier mot du message de Jean-Baptiste, comme c’est le premier mot du message de Jésus.  Jean "proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés" nous dit Marc.  Et nous savons par le texte parallèle de Luc – qui est l’Évangéliste qui nous accompagnera durant la nouvelle année liturgique -- ce que Jean entendait par "conversion".  Aux foules qui lui demandaient: "Que nous faut-il donc faire?" il répondait: "Si quelqu'un a deux tuniques, qu'il partage avec celui qui n'en a pas;  si quelqu'un a de quoi manger, qu'il fasse de même."  Aux collecteurs d'impôts il disait: "N'exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé" et aux militaires: "Ne faites ni violence ni tort à personne".  Nous avons là tout un programme.

 

          Au cours de cette belle période liturgique de l’Avent, que nous commençons aujourd’hui, laissons-nous pénétrer de nouveau par une spiritualité de l’Exode, nous laissant instruire et former par la Parole de Dieu, aussi bien par la grande richesse des textes bibliques lus durant nos célébrations liturgiques que par notre approfondissement personnel de cette Parole.  Entrons aussi, sous la conduite de Jean-Baptiste, dans un mouvement de conversion, non seulement individuel mais aussi communautaire et ecclésial, qui nous rendra possible d’accueillir l’incarnation toujours nouvelle de Dieu dans notre histoire personnelle et collective.

 

Armand VEILLEUX

 


 

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