28 octobre 2012 – Abbaye de Scourmont

Chapitre à la Communauté

 

L’histoire n’est pas finie !

 

          Au cours des dernières semaines, j’ai pris un peu de temps pour lire attentivement en privé le livre de Giovanni Miccoli sur le pontificat de Jean-Paul II (et aussi les deux premières années de Benoît XVI), que nous lisons au réfectoire. Je le faisais en autre choses pour nourrir ma réflexion en vue de la préparation d’une conférence sur l’espérance qui prendra sans doute comme point de départ le texte de la Première Lettre de Pierre qui nous exhorte à « rendre compte de notre espérance ».

 

          À la suite de cette lecture et de plusieurs autres, il m’apparaît de plus en plus clairement que le regard optimiste ou pessimiste que l’on porte sur le monde d’aujourd’hui avec tous ses problèmes, ainsi que la façon d’interpréter d’une façon dynamique ou statique (sinon rétrograde) le Concile Vatican II, dépend de notre attitude face à l’histoire.

 

          Un philosophe américain, Francis Fukuyama, publia en 1992 un livre sur La Fin de l’Histoire qui eut une grande popularité aux États-Unis, en particulier auprès de la droite républicaine et eut une influence certaine sur les entreprises guerrières des deux présidents Bush. Pour Fukuyama, avec la chute du mur de Berlin et l’écroulement de l’empire soviétique, on était arrivé à la fin de l’histoire. La démocratie libérale de type occidental allait imposer définitivement sa suprématie sur tout l’univers. On connaît la suite.

 

          Tous les intégrismes, qu’ils soient de droite ou de gauche, religieux ou laïques, ont ceci en commun qu’ils nient l’histoire. Et pourtant, sans histoire il n’y a pas d’espérance. Alors que Dieu a pris la peine d’entrer dans notre histoire par l’Incarnation de son Fils, et de donner ainsi un sens et une finalité à l’existence humaine, tous les replis identitaires impliquent un refus de l’histoire pour se réfugier dans la trompeuse sécurité de vérités intemporelles.

 

Les tensions qu’on peut percevoir de nos jours dans l’Église, spécialement, comme je viens de le dire, dans l’interprétation de Vatican II relèvent d’attitudes opposées face à l’histoire. On pourrait éclairer cela par l’histoire de deux évêques très différents l’un de l’autre, dont les destinées furent en quelque sorte parallèle, mais très différentes l’une de l’autre.

 

          Dans les années 1920 une crise secoua le Séminaire français à Rome, dirigé alors par un certain Henri Le Floch, ardeur défenseur de l’Action française. Celle-ci, comme on le sait, incarnait un refus de l’histoire en refusant l’évolution de la société et de l’Église depuis la Révolution française, refusant tout particulièrement la reconnaissance par Rome de la Troisième République. L’attitude passionnée du supérieur Le Floch, qui était très influent dans les milieux romains, mais qui fut par la suite démis de sa fonction, obligea les étudiants à se diviser en deux blocs : les monarchistes et les républicains. Parmi ces étudiants de l’époque se trouvaient Marcel Lefebvre et Léon-Étienne Duval, le premier dans le clan des monarchistes, évidemment, et le deuxième dans celui des républicains.  Tous deux devinrent par la suite évêques en Afrique, l’un au Sénégal l’autre en Algérie. 

 

          À Dakar, Lefebvre exerça son épiscopat dans une mentalité tout à fait colonialiste, opposé à l’inculturation et jugeant qu’il était beaucoup trop tôt pour africaniser l’Église.  Muré dans ses principes abstraits il ne vit pas passer le cours de l’histoire. Duval arriva comme évêque dans une Algérie en pleine ébullition.  Il sentit tout de suite où allait le mouvement de l’histoire.  Il se fit l’avocat du dialogue, du respect mutuel et de l’indépendance des Algériens. 

 

          Jean XXIII décida à ce moment la tenue d’un Concile dans le but que l’Église s’incarne dans l’histoire du monde auquel elle avait été envoyée. Nos deux évêques se retrouvèrent à Vatican II, Lefebvre non plus comme évêque de Dakar mais comme Supérieur Général des Spiritains, et Duval tout récemment transféré de Constantine à Alger. Duval se situa clairement dans la majorité conciliaire, dans la ligne de Jean XXIII, sur toutes les questions cruciales, porte-parole de l’épiscopat d’Afrique. Lefebvre fut l’un des acteurs de la minorité hostile à tout aggiornamento, refusant toute rencontre avec le monde contemporain pour se réfugier dans des vérités intemporelles et un moment passé et figé de l’histoire. Après le Concile, comme on le sait Lefebvre allait générer un schisme, Duval allait encourager et supporter jusqu’au bout l’humble petite communauté de Tibhirine qui incarnait son rêve d’une Algérie où vivraient ensemble, dans l’harmonie, Arabes et Européens, musulmans et chrétiens. C’est à cause de lui que la communauté ne fut pas fermée en 1963, comme notre Ordre l’avait décidé. J’eu l’occasion de le visiter avec Dom Christian de Chergé en janvier 1996. Il mourut quelques jours après nos frères et partagea leurs funérailles.

 

          Deux parcours absolument différents. L’un s’accrochant à des vérités abstraites et à des moments passés de l’histoire comme s’ils étaient des absolus ; et l’autre percevant d’un regard contemplatif le travail de Dieu dans le flux de l’histoire dans laquelle son Fils s’était incarné.

 

Et maintenant

 

          Cinquante ans après le Concile, nous nous retrouvons dans un dilemme  semblable, face à son interprétation.  Pour certains, Vatican II est un événement épisodique du passé qui n’a rien changé à une Église sainte et immuable. Pour d’autres ce fut un moment de l’Histoire du Salut dont les ondes de choc continuent de nous atteindre et de nous interpeller et qui se ressentiront jusqu’à la Parousie, opérant dans l’Église, si elle accepte de se convertir, une croissance ininterrompue aux modalités imprévisibles. Non, cette histoire n’est pas finie ! Il appartient à chacun de nous de la continuer.

 

Armand VEILLEUX

 


 

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