6 août 2012 – Fête de la Transfiguration

Abbaye de Scourmont

 

Prise d’habit de frère Marco Longoni

 

(Lecture de RB 58, vv 1-10)

 

          Nous avons vu hier le début du chapitre 58 de la Règle, où Benoît décrit comment on reçoit un candidat et comment, après le premier discernement sur ses attentes et ses motivations, on le laisse quelque temps avec les hôtes avant de le faire passer dans la maison des novices. On affecte à ces novices un moine ancien, apte à gagner les âmes, qui veillera sur eux avec une extrême attention. Les versets suivants vont décrire comment se passe le noviciat qui dure un an, et qui est divisé en trois périodes inégales à la fin de chacune desquelles on lit la Règle en entier. À chaque fois on rappelle au novice qu’il est totalement libre de « vouloir » vivre selon cette règle ou de partir.

 


Voici la loi sous laquelle tu veux militer. Si tu peux l’observer, entre, sinon, retire-toi librement.

 

          Ces derniers temps nous lisions au réfectoire une histoire de Vatican II où était décrite en particulier la difficulté qu’avait eu une importante minorité des Pères Conciliaires à accepter l’orientation foncière du document sur la liberté religieuse. Il est donc intéressant de voir à quel point, dès le 5ème siècle, Benoît insistait sur cette liberté. Bien sûr, il s’agit d’une situation différente, mais au fond il s’agit vraiment du même principe. Si l’on maintient la distinction fondamentale et essentielle entre la foi et l’expression religieuse de cette foi, c’est cette expression religieuse de la foi – et la vie monastique est de cet ordre – qui doit faire l’objet d’un choix entièrement libre. Personne n’est obligé de choisir la vie monastique et personne, voulant devenir moine, n’est obligé de choisir telle communauté vivant selon telle règle.  Mais si quelqu’un veut choisir librement de vivre sa vie chrétienne avec un groupe déterminé de frères, selon un mode particulier de vie, il doit savoir à quoi il s’engage et assumer pleinement les conséquences de son engagement.

 

          La même idée se retrouve dans la très brève description, que j’ai citée plus haut, du rôle de l’ancien à qui sont confiés les novices. Il ne s’agit pas, pour Benoît, de quelqu’un qui s’impose avec toute l’autorité de sa fonction ou même de son expérience. Il s’agit plutôt de quelqu’un « capable de gagner les âmes ». Ne se laisse « gagner » que celui qui veut. Donc, encore ici, le respect total de la liberté. Cet « ancien » -- on dirait aujourd’hui le « père-maître » -- n’est pas non plus quelqu’un qui conduit tout le monde d’une façon militaire et uniforme, mais quelqu’un qui « veille » sur le cheminement de chacun, avec une extrême attention. Respectant donc les particularités de chaque cheminement, mais étant aussi attentif aux déviations possibles.

La première période du noviciat qui, chez Benoît, dure deux mois précède la première lecture de la Règle. Trois choses se passent durant cette brève période.

 

a) L’ancien doit examiner avec attention si le novice cherche vraiment Dieu. Cette recherche de Dieu, si elle est « vraie », s’exprime dans une assiduité à l’Office Divin (Opus Dei) et à l’obéissance et à l’acceptation des humiliations.

b) On l’avertira que le chemin qu’il veut choisir pour aller à Dieu n’est pas facile

c) Et c’est après avoir fait cela durant deux mois qu’on lit au novice la Règle pour la première fois.

 

          Paul Ricoeur, un grand maître de l’herméneutique moderne, insiste sur le fait que pour arriver à la compréhension de quelque chose il doit d’abord y avoir une pré-compréhension.  Cela signifie que je dois avoir une certaine connaissance existentielle et intuitive d’une réalité pour pouvoir comprendre ce que dit quelqu’un qui me parle de cette réalité. C’est pourquoi il faut vivre une réalité durant un certain temps, et de préférence la vivre en compagnie de quelqu’un qui l’a intégrée dans sa vie et nous aide à y pénétrer avant de pouvoir comprendre une description de cette même réalité.  En d’autres mots, il faut vivre tout simplement, jour après jour la vie monastique, y pénétrer et s’en laisser pénétrer avant que tous les textes qui en parlent, y compris la Règle, puissent nous dire quelque chose.  C’est pourquoi, dans notre Statut sur la Formation, nous insistons sur le fait que le postulat n’est pas un temps où l’on doit suivre des cours et se jeter dans toutes sortes d’études, mais un temps où l’on doit entrer simplement dans un rythme de vie afin d’acquérir, comme par osmose, la pré-compréhension qui nous ouvrira ensuite à une véritable compréhension lorsqu’on lira les grands textes de la tradition monastique ou qu’on écoutera des conférences qui nous en parleront.  Quiconque lit ces grands textes sans avoir vécu la vie monastique y met en réalité ce qu’il veut bien y mettre.

 

          Cher Marco, ton parcours a été un peu différent de ce que prévoit Benoît.  Depuis de nombreuses années tu as fait des séjours à l’hôtellerie du monastère, participant à notre prière. Tu as fait quelques séjours en communauté avant de commencer le postulat qui s’achève.  Et je crois que tu as déjà lu la Règle de saint Benoît plus d’une fois. Tu n’entreprends pas un noviciat canonique, puisque, pour des raisons familiales, tu prends l’habit d’oblat. Mais ton entrée graduelle dans la vie monastique doit être la même. Je te pose donc la même question que je pose normalement à un novice qui commence son noviciat : Ce que je viens de décrire, est-ce vraiment ce que tu veux vivre et t’engages-tu à le faire le mieux que tu pourras ? –

 

Armand VEILLEUX

 


 

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