8 juillet 2012 – Chapitre à la communauté de Scourmont

 

De la table de l’abbé (RB 56)

           

L'abbé mangera toujours avec les hôtes et les pèlerins. Quand il n'y aura pas d'hôtes, il pourra inviter ceux des frères qu'il voudra. Toutefois il laissera toujours un ou deux anciens avec les frères, pour le bon ordre.

 

            Le chapitre de la Règle que j’ai à commenter ce matin est très bref – 3 versets – et il traite d’un sujet qui n’est certainement pas un aspect fondamental de la spiritualité monastique : la table de l’abbé. Mais il vaut quand même la peine de s’y arrêter, et on y trouvera quelques éléments fondamentaux de la pensée bénédictine.

            Il faut tout d’abord noter que ce chapitre se trouve dans la série (53-62) qui traite de l’ensemble des relations du monastère avec le monde extérieur et dont le contexte immédiat est celui de l’hospitalité, dont il a été traité plus explicitement au chapitre 53.

            Dans la Règle, comme dans la Bible, les repas ont quelque chose de sacré. Manger avec quelqu’un est une forme de communion.  Et comme la vie monastique selon Benoît est nettement cénobitique, les repas y prennent une grande importance, y compris ceux avec les visiteurs. Même si ce petit chapitre ne comporte pas de citations bibliques explicite, l’arrière-fond biblique est présent. On pense tout d’abord au repas d’Abraham avec ses trois visiteurs (Gen 18,5). Ce récit de la Genèse sera une inspiration pour plusieurs autres texte bibliques ; mais dans la spiritualité des psaumes, c’est Dieu qui accueille à sa table (p.e. Ps 22,5 : Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis). De même chez les prophètes (p.e. Isaïe 25,6 : Le Seigneur, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples).  Dans le Nouveau Testament, il y a de même d’une part l’hospitalité que Marthe donne à Jésus dans sa maison (Luc 10, 38), puis le repas que Jésus donne à ses disciples avant sa Passion. Après sa Résurrection il y a le repas d’Emmaüs, qui a inspiré de grands peintres (comme d’ailleurs l’hospitalité donnée par Abraham à ses trois visiteurs) puis le repas au poisson sur le bord du Lac. Et enfin toutes les allusions au grand banquet eschatologique où seront conviées toutes les nations.

            La prescription de Benoît que l’abbé reçoive à sa table les hôtes et les pèlerins s’inscrit dans une tradition qui remonte au début du monachisme.  Et cette tradition monastique s’inscrit dans une tradition ecclésiastique plus large, qu’on trouve déjà dans les Lettres Pastorales du NT et chez plusieurs Pères de l’Église des premiers siècles, et qui fait de l’hospitalité l’un des premiers devoirs de l’évêque et de toute personne président une Église locale.  Et le personnage important n’est pas celui qui reçoit, mais celui qui est reçu.

            Le moine a quitté le monde pour se mettre à la suite du Christ qui l’appelait à le suivre sur un chemin de renoncement, de prière et d’ascèse.  Mais ceci n’est ni un rejet du monde ni véritablement une « fuite », car ce monde est celui que Dieu aime et pour lequel le Christ est mort.  Diverses circonstances peuvent amener le moine à retourner parfois dans le monde, et Benoît a légiféré à ce sujet dans les chapitres précédents.  Mais les personnes du monde viennent aussi au monastère, et ils peuvent être de toutes catégories.  Benoît parle parfois des « hôtes et des pauvres », qu’il rappelle au cellérier de bien traiter.  Ici il parle des « hôtes et des pèlerins », qui mangeront à la table de l’abbé.  Il a d’ailleurs été prévu, au chapitre su l’hôtelier, qu’il y aura une cuisine spéciale pour eux, distincte de celle de la communauté.

            Le principe spirituel de base ici est que les « hôtes et les pèlerins » doivent être reçus comme le Christ, qui dira : « J’étais hôte et vous m’avez reçu ». Il ne s’agit pas du tout dans la pensée de Benoît que l’abbé ait une table plus digne que les autres, ni qu’il ait une table spéciale où il recevra les visiteurs de marque (comme c’est souvent le cas de nos jours), mais qu’il y ait une table spéciale où sont reçus les pèlerins en qui il faut voir le Christ qui nous visite.

            Les commentateurs de la Règle ne sont pas d’accord sur la place où se trouvait cette table de l’abbé où il recevait les visiteurs.  Pour certains, elle se situait dans le réfectoire de la communauté, où chaque décanie avait sa propre table ;  pour d’autres, et c’est plus probable, elle se situait dans un lieu séparé. Mais pourquoi confier à l’abbé ce soin de manger avec les visiteurs ? C’est que, dans la pensée de Benoît, ceux qui entrent dans une communauté monastique ont choisi une vie de solitude pour y vivre la communion avec Dieu et avec des frères. Par ailleurs, la communauté, pour être vraiment chrétienne, doit maintenir des liens de communion avec l’Église locale, avec la société en général et avec les pauvres en particulier. Et donc, pour Benoît, lorsque les frères s’élisent un abbé pour être responsable de la communion entre les frères, ils élisent aussi quelqu’un qui sera responsable des liens de la communauté avec le monde extérieur représentant celle-ci auprès des diverses instances ecclésiastiques et civiles, mais aussi auprès des pauvres et des visiteurs.

            L’abbé doit évidemment partager avec d’autres ces tâches, et il y a longtemps que les abbés ne prennent pas tous leurs repas à l’hôtellerie avec les visiteurs ; mais il doit se souvenir qu’en recevant la tâche de veiller sur la qualité de la communion avec Dieu et entre les frères au sein de la communauté il a aussi reçu, pour le temps où il est en charge, la responsabilité de veiller sur la qualité des liens de la communauté avec le monde extérieur, à commencer par ceux qui viennent au monastère et en privilégiant non pas les personnes les plus illustres, mais bien les plus nécessiteuses.

 

Armand VEILLEUX

 

 


 

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