Chapitre du 22 janvier 2012

 

Arriver en temps à l’Office divin (RB 43)

 

          Le dernier chapitre de la Règle que j’ai commenté – c’était avant Noël – était le chapitre 42, sur le silence de la nuit. Le chapitre qui fait naturellement suite à celui-ci est le 47 sur l’appel à l’Office divin.  Entre les deux, Benoît a ajouté quatre chapitres qui sont une sorte de complément à ce qu’on a appelé le code pénal de la Règle. Le premier chapitre de cette section est le 43ième, qui s’intitule : « De ceux qui arrivent en retard au service de Dieu », qui, par une association d’idées comprend aussi une section sur les retards au repas et finalement, par une autre association d’idées, une mise en garde contre la consommation de nourriture entre les repas.

 

          Même si ce chapitre est assez long (il comporte 19 versets), tout l’essentiel est dit dans les trois premiers versets, et plus particulièrement dans le troisième :

 

À l’heure de l’office divin, dès qu’on aura entendu le signal, on laissera tout ce qu’on avait en main et l’on accourra en toute hâte.

avec sérieux, toutefois, pour ne pas donner prise à la dissipation.

On ne préférera rien à l’Oeuvre de Dieu (Opus Dei)

 

          Vient ensuite une série de sanctions pour les retardataires. Mais ces premiers versets nous indiquent déjà que l’essentiel de ce chapitre n’est pas une simple préoccupation pour la ponctualité ou une sorte d’uniformité de type militaire. Tout se ramène à l’amour du Christ. En effet, Benoît a deux fois, dans sa Règle, la recommandation de ne rien préféré au Christ ou à l’amour du Christ, d’abord dans le chapitre 4, sur les instruments des bonnes œuvres et, à la fin de la règle, au chapitre 72 sur le bon zèle. Une expression concrète de cet amour du Christ est de ne rien préférer à l’Office divin qui est le moment où l’on rencontre le Christ d’une façon tout à fait privilégiée en le priant en communion avec nos frères. 

 

          C’est pourquoi le retard à l’Office est un manque d’amour et de respect non seulement à l’égard du Christ, mais à l’égard de la communauté. Au cœur de la vie monastique est la prière continuelle qui nous unit constamment au Christ ; mais plusieurs fois par jour nous nous réunissons avec nos frères pour vivre ensemble cette union au Christ à travers une prière commune qui, à la fois, nous constitue comme communauté et nous exprime comme communauté.

 

          Si l’on ne préfère rien au Christ dans toute notre vie, et si l’on ne préfère rien à l’Office divin dans nos occupations quotidiennes, il convient que dès que la cloche nous appelle à l’Office, on laisse tout ce qu’on a en main pour accourir à l’Office.  Le mot « accourir » n’est sans doute pas une bonne traduction, car, dans le langage français actuel, il a un sens assez affaibli. Le texte latin de la Règle dit bien « courir », et non seulement « courir », mais « en toute hâte »… avec « gravité », toutefois.

 

          Ce début du chapitre rappelle ce qui a été dit au chapitre 5, sur l’obéissance sans aucun délai. L’obéissance est en effet la forme suprême de l’amour, à l’image du Christ qui s’est fait obéissant par amour pour son Père et pour nous.

 

          Dans la législation monastique ancienne, les retardataires étaient la plupart du temps exclus de l’Office divin.  Benoît se démarque de cette attitude. Il est important que les frères soient présents à l’Office, mais les retardataires ne prendront pas leur place.  Ils se tiendront plutôt au dernier rang et ils devront faire une satisfaction, dont le but est de les amener à s’amender.   Il y a en effet, dans ce chapitre comme dans les autres, quelques mots qui reviennent plusieurs fois qui éclairent tout le chapitre.  Cette fois, ce sont les mots satisfactio et emendatio (satisfaction et amendement). Ici, comme dans toute la section du code pénitentiel de Règle que nous avons déjà vue, le but des sanctions n’est jamais simplement de punir, mais d’amener à une correction de l’attitude – à la fois du comportement extérieur et de l’attitude intérieure.

 

          Une autre série de mots qui reviennent souvent dans ce chapitre se rapporte à sa communauté, comme sociari (se joindre) ou encore omnes, sub uno, communis, participatio, consortium.  Le message est clair : ne rien préférer à l’Opus Dei, qui est une façon de ne rien préférer au Christ, implique un grand respect de la communauté en qui le Christ est présent. Arriver en retard par négligence est un manque à l’égard de la communauté aussi bien qu’à l’égard du Christ.

 

          Dans la deuxième partie du chapitre, Benoît applique le même raisonnement et les mêmes sanctions aux retards au repas.  Cela se comprend du fait qu’il y a pour Benoît un lien très étroit entre les repas communautaires, qui sont une forme de liturgie et l’Office divin. Dans un cas comme dans l’autre le respect du Christ implique un respect de la communauté.

 

          Et finalement Benoît ajoute quelques lignes sur l’importance de ne pas manger entre les repas – à moins, bien sûr, de raison médicale.  C’est une recommandation qu’on retrouve dans toute la littérature monastique.  Le contexte où cela se retrouve chez Benoît montre bien que, pour lui, il ne s’agit pas simplement d’une question de jeûne ou d’ascèse. Il s’agit là aussi d’une préoccupation communautaire.  Le repas est une prolongation de l’Eucharistie. Ayant abandonné toute possession privée par le vœu de pauvreté, nous n’avons pas de nourriture privée. C’est dans un repas commun que nous recevons la nourriture qui nous est donnée par la communauté et que nous consommons en commun. Mais il y a aussi, évidemment une dimension ascétique. Pour être sûr de ne rien préférer à l’amour du Christ, il est important de ne pas céder constamment à tous nos désirs naturels, et donc de ne pas, par exemple, grignoter quelque chose dès que nous sentons ou bien de la faim, ou bien simplement un goût de nourriture.  C’est là une autre question sur laquelle il faudra revenir.

 

Armand Veilleux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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