16 octobre 2011 – Abbaye de Scourmont

 

 

Les âges de la vie (RB 37)

 

Le chapitre de la Règle que j’ai à commenter ce matin est, pour une part, tout à fait d’actualité et, pour une autre part, pas du tout actuel.  Il s’agit du soin des vieillards et des enfants. Ce chapitre étant plutôt bref, je vais le lire en entier avant de le commenter :

 

Bien que l’homme soit naturellement enclin à l’indulgence envers les vieillards et les enfants en raison de leur âge, l’autorité de la règle doit aussi avoir pour eux des égards.

On prendra toujours en considération leur faiblesse et, pour la nourriture, on ne leur appliquera pas toute la rigueur de la règle.

On leur témoignera égards et bonté, et ils devanceront les heures prescrites.

 

Évidemment les contextes culturels du 6ème siècle et du 21ème siècle sont tout à fait différents, et les mots ne signifient pas exactement la même chose. Dans l’antiquité, à 60 ans ont était considéré un vieillard et le mot latin infans, à l’époque de Benoît, signifiait plutôt un grand adolescent que ce que nous appelons aujourd’hui un « enfant ».

 

Concernant l’équilibre des âges, il faut dire qu’il a changé radicalement depuis un peu plus d’un siècle, aussi bien dans la société en général que dans les monastères.  Jusqu’aux découvertes de Pasteur en microbiologie, dans la deuxième moitié du 19ème siècle, l’espérance moyenne de vie, en Europe comme dans tous les autres continents, n’a jamais dépassé 37 ou 39 ans.  Il y avait sans doute des personnes qui atteignaient une vieillesse respectable, mais la plupart mourraient jeunes, de maladies aujourd’hui facilement guérissables.

 

Les premiers siècles du monachisme bénédictin en Europe ont été les siècles de profonds changements sociaux où le monde féodal remplaçait graduellement les structures de l’Empire romain.  C’était des siècles de guerre, d’instabilité et d’insécurité, où les monastères étaient souvent les seuls lieux ayant assez de stabilité et de sécurité pour assurer la transmission de la culture et des traditions.  C’est la période où se sont développées les grandes écoles attachées à des abbayes, avant même la fondation des universités. Un certain nombre de vocations monastiques provenaient de ces écoles.  On passait assez jeunes de l’école abbatiale au noviciat.  Plusieurs monastères bénédictins d’aujourd’hui continuent cette tradition des grandes écoles.  Cîteaux, par ailleurs n’a jamais eu cette tradition. Dès les premières générations, les candidats venant à Cîteaux ou à ses maisons-filles étaient de jeunes adultes, soit de jeunes chevaliers, comme Bernard et ses compagnons, soient des paysans. Donc ce qui dit Benoît sur le soin des enfants ne s’est jamais appliqué à Cîteaux.

 

Mais, comme toujours, le texte de Benoît, si on l’analyse attentivement, nous dit beaucoup sur la spiritualité de Benoît et sur son attitude à l’égard de la nature humaine.  Ce chapitre, comme les chapitres précédents, commence par une affirmation de principe, puis descend à quelques considérations pratiques. Dans les chapitres précédents, sur les divers services au sein de la communauté et spécialement sur le service des malades, Benoît tirait explicitement son inspiration de l’Écriture et de l’exemple du Christ. Or, dans ce chapitre-ci, il fait appel à la nature humaine (natura humana). C’est d’ailleurs le seul endroit de la Règle où l’on trouve cette expression. Il dit que la nature humaine elle-même nous pousse à pratiquer à l’égard des enfants et des vieillards la misericordia (ce que la traduction que j’utilise traduit par « indulgence ». L’expression misericordia, qu’il faut replacer dans son contexte biblique, est beaucoup plus riche.  Il s’agit d’une attitude d’affection emplie d’une certaine indulgence, comme l’amour de Dieu à notre égard.

 

On trouve donc ici, chez Benoît, comme dans tout le monachisme primitif, une conception très positive de la nature humaine, tout opposée à une vision dualiste. Les conclusions en sont nombreuses et importantes.  On ne peut pas être chrétien, et donc certainement pas être un moine chrétien, si on n’est pas d’abord authentiquement humain, tel que Dieu a créé la nature humaine.

 

Le principe premier affirmé par Benoît dans ce chapitre est que puisque la nature humaine nous pousse à avoir des égards pour ces deux âges de la vie : l’enfance et la vieillesse, l’autorité de la règle doit faire de même.

 

Deuxième chose intéressante dans ce chapitre est que, alors que, dans les chapitres précédents, Benoît après avoir énoncé un principe fondamental, déduisait une série de règles pratiques, ici il est beaucoup plus souple. Il invite simplement à prendre en considération la faiblesse de ces âges et de ne pas appliquer la règle avec rigueur.  Comment elle est appliquée est entièrement laissé à la discrétion de quiconque est responsable.

 

On peut donc voir en cela aussi l’attitude de Benoît à l’égard des « structures » de la vie monastique.  La Règle établit un cadre de vie, des observances, des structures ; tout cela est au service de la vie, ce n’est donc pas en cela que réside la vie monastique. Et je crois que cela apporte une lumière spéciale sur la conception de la formation dans la vie monastique.

 

Au dernier Chapitre Général, nous avons parlé de formation et nous avons entendu quelques bonnes études sur ce sujet.  J’ai l’impression que souvent on considère comme essentielles et irremplaçables les structures qui ont favorisé la formation tout au long de l’existence monastique dans le passé.  Je crois que certains sont trop facilement portés à considérer que, dans telle ou telle communauté vieillissante, il n’y a plus les structures traditionnelles permettant de donner le type de formation qu’on donnait autrefois au postulat, au noviciat et au monasticat et qu’on doit donc penser à ne plus recevoir de novices et éventuellement fermer le monastère.  La question que poserait saint Benoît serait toute différente, me semble-t-il.  Elle serait : « vit-on, dans cette communauté, une vie monastique authentique ? ». Si c’est le cas, cette vie pourra toujours se transmettre, à travers la vie, même sans les mécanismes coutumiers.

 

C’est là une question très importante, celle de la transmission de l’expérience, sur laquelle nous reviendrons à un autre moment.

 

 

 

 


 

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