Dimanche, 13 juillet 2008
Chapitre à la Communauté de Scourmont


Le gémissement de l'Esprit dans la Création et en nous


Comme dimanche dernier (et les dimanches qui viennent) la deuxième lecture de la messe d'aujourd'hui est tirée du chapitre 8 de la Lettre de Paul aux Romains, qui est vraiment le point culminant de cette Lettre, qui est elle-même l'œuvre maîtresse de Paul.

Le " personnage " principal (si l'on peut parler ainsi) de ce chapitre est l'Esprit Saint. Depuis le début de la Lettre, Paul n'a mentionné l'Esprit que quatre fois, dans des contextes tout à fait différents l'un de l'autre. Or, le mot pneuma reviendra 19 fois tout au long de ce chapitre 8.

Dans la première partie du chapitre, que j'ai commentée dimanche dernier, Paul parle de l'opposition, ou en tout cas de la tension, entre la chair et l'Esprit. Une fois acquise la victoire de l'Esprit sur la chair, le Chrétien se trouve divinisé, transformé de l'intérieur par l'Esprit. Cette divinisation n'est cependant que commencée ici-bas et ne sera pleinement réalisée que dans le monde à venir.

Or, dans le passage que nous lisons aujourd'hui, Paul nous présente une vision eschatologique tout à fait particulière. Non seulement la divinisation de l'homme implique une transformation du corps lui-même ; mais c'est aussi toute la créature visible, tout le cosmos, qui est impliqué par cette transformation. La plupart des visions eschatologiques ou apocalyptiques, à l'époque de Paul, voyaient une destruction universelle du monde actuel par le feu avant l'apparition d'un monde nouveau. Pour Paul il y a un lien étroit entre l'être humain et l'ensemble de l'univers ; et cet univers est lui-même appelé non pas à être anéanti, mais bien à être transformé -- et transformé de l'intérieur -- car il a en lui-même une semence de l'Esprit. Pour comprendre cela il faut retourner au récit de la Genèse (même si Paul n'y fait pas explicitement allusion) où l'on voit tous les aspects de l'univers sortir du chaos primitif lorsque l'Esprit de Dieu plane sur ce chaos (ce tohu bohu en hébreu).

Paul parle d'abord de " nous ", c'est-à-dire, dans le contexte, les Chrétiens. Puis il dit que non seulement nous, mais toute la création, c'est-à-dire l'ensemble du cosmos gémit comme dans les douleurs de l'enfantement dans l'attente et l'espérance de la pleine manifestation en elle de la gloire des enfants de Dieu.

C'est une métaphore qui est à la fois très belle et très forte. Elle implique d'abord que chacun de nous, par toutes les fibres de notre être, physique et spirituel, sommes reliés à tous les atomes du cosmos. Tout ce qui nous arrive, tout ce que nous faisons de bon ou de mal - spirituellement ou physiquement -- affecte l'ensemble de l'univers et d'une façon permanente.

Paul met alors en relation ce gémissement de la nature avec le nôtre. Après avoir parlé de la nature, il revient au " nous ", comme au début du texte. Nous aussi, dit-il, nous gémissons dans les douleurs de l'enfantement parce que nous avons en nous les prémices de l'Esprit. Nous sommes déjà sauvés en espérance, mais nous aspirons à la pleine réalisation de ce salut, de cette adoption, à la " rédemption de notre corps " dit-il même, de sorte que, comme le Christ ressuscité, nous soyons nous aussi enfants de Dieu non seulement par notre esprit mais aussi dans nos corps. C'est le fondement de toute la théologie du désir. Le désir spirituel, dans son sens le plus profond, est ce gémissement dont parle ici Paul, qui est un gémissement, une aspiration de tout notre être, corps et esprit.

Les premiers mots de notre lecture d'aujourd'hui sont : " J'estime que les souffrances du temps présent ne sont pas comparables à la gloire qui doit nous être révélée ". Or, les " souffrances du temps présent " peuvent être de deux ordres. Elles peuvent être des douleurs de l'enfantement, et donc ultimement source de vie, ou elles peuvent être négatives et destructrices.

Nous sommes devenus, ces dernières années, soudain collectivement conscients à quel point les humains sont en train de faire souffrir la nature, d'une souffrance négative et destructrice, à travers une exploitation effrénée et irrationnelle qui détruit rapidement ses équilibres internes et donc sa vie même. Un être trop malade n'est plus à même d'enfanter. L'urgence d'arrêter la destruction de notre environnement n'est pas uniquement d'ordre physique ; elle est aussi d'ordre spirituel. L'univers physique, cette " création tout entière " dont parle Paul a besoin d'être en santé pour pouvoir recevoir cette révélation de la gloire des enfants de Dieu, et de l'intégrer dans sa propre transformation.

Il en est de même dans nos propres vies. Les humains peuvent s'infliger mutuellement - au niveau physique comme dans l'ordre psychologique et spirituel - de grandes souffrances qui sont destructrices. Il est important de nous dégager personnellement et de nous aider mutuellement à nous dégager de toutes ces douleurs et souffrances négatives et destructrices, pour que puisse jaillir en nous ce gémissement profond qui accompagne une naissance nouvelle chaque jour renouvelée.

Dans la suite de son texte, que nous aurons dimanche prochain, Paul nous dira que ce gémissement en nous, comme dans toute la création, est prière - que c'est même la seule vraie prière qui existe, celle de l'Esprit qui prie en nous.


Armand Veilleux


 

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