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octobre 2007 -
" Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? " Je voudrais réfléchir avec vous sur cette phrase finale de l'Évangile d'aujourd'hui. À première vue on pourrait penser qu'il s'agit d'une phrase détachée qui a été raccrochée gauchement à un passage de l'Évangile qui parlait d'autre chose. (C'est d'ailleurs ce que semble laisser supposer une note au bas de la page dans la TOB). C'est peu probable. On ne trouve pas en général chez Luc ce procédé plus fréquent chez Marc et Matthieu. Et ce passage de l'Évangile que nous lisons aujourd'hui est propre à Luc. Le message est donc que la prière, dont parle ce récit de la " veuve importune " est une expression de la foi. Une première leçon que nous pouvons en tirer est que toute prière suppose la foi - on ne prierait pas Dieu si on n'avait pas foi en Lui - et est aussi un acte de foi - on croit qu'il peut et qu'il veut nous exaucer. Il y a aussi un autre enseignement important qui est que la prière qui est exaucée est celle qui demande que justice soit faite. Ce qui correspond à la béatitude : " Bienheureux ceux qui ont fait et soif de justice ; ils seront rassasiés ". Prier pour que justice soit réalisée non seulement à notre égard, mais autour de nous et dans toute l'humanité, c'est demander que le royaume de Dieu soit réalisé. Il est possible que, dans cette scène évangélique du juge injuste de la veuve importune, Jésus ait fait allusion à une situation concrète connue de ses auditeurs ; mais nous ne le savons pas. De Moïse, nous savons plus. Il était un Hébreu, élevé dans la maison du Pharaon d'Égypte. Il aurait pu devenir une personne importante dans le gouvernement de l'Égypte. Mais un jour il retourna voir les siens et il vit comment ils étaient traités. Dans un acte spontané d'indignation il défendit l'un de ses frères, et cet acte provoqua un enchaînement de faits qui transformèrent toute sa vie. Il dut fuir au désert pour échapper à la colère du Pharaon. Et là, dans le désert, il rencontra Dieu. Il reçut la mission de conduire à la liberté un peuple qui continuait à aspirer à la sécurité de sa captivité. Il demeura fidèle à son peuple ; et lorsque Dieu, dégoûté du peuple, voulut l'exterminer et donner une nouvelle nation à Moïse, celui-ci dit : " Non. Si tu te débarrasses d'eux, débarrasse-toi aussi de moi ! " Cette solidarité radicale de Moïse avec son peuple explique la lecture d'aujourd'hui, où nous avons cette belle image de Moïse priant sur la montagne les mains élevées, alors que le peuple combattait dans la plaine. La victoire dépendait de la persévérance de Moïse dans la prière. Cette histoire a été traditionnellement utilisée et manipulée pour en faire le fondement de la distinction entre deux formes de vocations dans l'Église : la vie active et la vie contemplative. Il y a évidemment une part de vérité dans cette interprétation. Mais il serait dangereux de forcer cette distinction, car, d'une part, ceux qui sont engagés dans la transformation du monde pourraient penser qu'ils sont dispensés de l'obligation de prier, puisqu'il y a les moniales et les moines qui le font pour eux ; et, d'autre part, les moines et les moniales pourraient essayer de justifier un manque de préoccupation pour les besoins de leurs frères et soeurs dans le monde en se considérant comme des personnes importantes ayant comme unique devoir celui de prier pour les autres. Une telle interprétation oublie une réalité importante : celle que le Christ est venu. Il est descendu dans la bataille avec toute l'humanité et il est même mort dans cette bataille. Mais il est ressuscité et est désormais toujours présent à la droite du Père intercédant pour nous. C'est Lui le nouveau Moïse, pas nous. Quant aux soi-disant " actifs ", comme aux soi-disant " contemplatifs ", nous sommes tous engagés dans la même lutte contre les forces du mal, jusqu'à ce que la pleine victoire du Christ soit réalisée en nous (d'abord !) et par nous. La première leçon à tirer de l'histoire de Moïse est un appel à la solidarité avec les faibles et les opprimés. Il n'y a qu'une bataille, dans laquelle nous nous retrouvons tous. L'égoïsme et la haine qui conduisent à l'oppression de classes sociales par d'autres classes sociales, à l'oppression et la domination de nations par d'autres nations, est le même égoïsme et la même haine que nous portons tous comme une continuelle tentation et une constante blessure de nos coeurs. Il y a des personnes appelées à guérir ces plaies de l'humanité en consacrant toute leur vie à travailler activement à la suppression des injustices sociales ; d'autres sont appelés à le faire avant tout en luttant dans leur propre coeur contre le même pouvoir du mal, permettant au royaume des cieux de se réaliser en l'humanité à travers la conversion de leur coeur. Par ailleurs, la dernière phrase de l'Évangile d'aujourd'hui peut apporter une lumière nouvelle sur ce que vit l'Église d'aujourd'hui dans nos pays dits de " vieille chrétienté ". On constate ce qu'on appelle souvent une déchristianisation croissante et rapide ici en Belgique comme dans les pays voisins. La pratique religieuse ne cesse de décroître (et en beaucoup d'endroits elle ne pourrait pas décroître beaucoup plus sans disparaître totalement). Les diverses structures de la vie ecclésiale que l'Église s'est donnée au cours du Moyen Age ne subsistent guère en beaucoup d'endroits que sous forme de " respiration assistée ". Cela doit-il nous faire paniquer et nous décourager ? Je ne crois pas. C'étaient et ce sont des choses importantes au service d'un essentiel. L'essentiel est ailleurs - c'est la FOI. C'est de cette réalité dont Jésus se préoccupe en conclusion de l'Évangile d'aujourd'hui. Lorsque le Fils de l'homme viendra, la seule chose qui contera ne sera pas de savoir si les églises et les monastères sont pleins, si les organisations ecclésiales -diocèses, paroisses, associations -- fonctionnent bien, mais bien s'il trouvera la FOI sur la terre. Malgré toutes les crises de la société et de l'Église, je crois qu'il y a la FOI au coeur d'un très grand nombre de nos contemporains. Le défi des Chrétiens est de nourrir cette foi qui s'exprime dans la prière, spécialement dans les moments de besoin, et de lui permettre d'influencer la société. Et notre défi à nous, moines, est de maintenir vivante cette expression de la foi qu'est la prière, y compris la prière pour la justice, à l'instar de la veuve de l'Évangile de ce matin. Cela nous a été rappelé ce matin à la lecture d'Origène que nous avons lue au troisième nocturne (tirée de son beau traité sur la Prière). " Celui qui prie en toute pureté participe à la
prière du Verbe de Dieu, qui se tient même au milieu de
ceux qui l'ignorent, n'est absent d'aucune prière de qui que
ce soit, et prie son Père, en ne faisant qu'un avec celui dont
il est le médiateur ". " Puisque la pratique de la vertu et l'observance des préceptes font partie intégrante de la prière, il prie donc sans cesse, celui qui joint la prière aux oeuvres qu'il doit accomplir et les oeuvres droites à la prière ; c'est la seule manière possible de remplir ce précepte : priez sans cesse. Ce qui revient à considérer toute la vie d'un homme saint comme une longue prière ininterrompue, cette vie dont une part aussi est consacrée à ce qu'on appelle communément la prière. " En résumé : dans l'Évangile d'aujourd'hui Jésus résume sa " préoccupation " à désirer trouver la foi vivante sur la terre lors de son " retour " et il identifie cette foi à la prière, spécialement la prière pour la justice. Nous pouvons y voir le sens et la première raison d'être de notre vie monastique.
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