Chapitre pour le 16 septembre 2007

 

L'Exaltation de la Croix

 

À l'abbaye de Huerta, où j'étais ces jours-ci, on m'a invité à présider l'Eucharistie le jour le 14 septembre et à donner l'homélie pour la Fête de l'Exaltation de la sainte Croix. J'ai pensé reprendre ce matin un peu le contenu de cette homélie, d'autant plus que la fête du lendemain (i.e. hier) - Notre Dame des Douleurs - nous maintenait dans la même atmosphère spirituelle.

Nos missels tendent à donner à la fête d'aujourd'hui le nom de " Fête de la Croix glorieuse ". C'est sans doute là une très belle expression ; mais le nom traditionnel de cette fête, qui est une traduction littérale du nom grec, est celui de " Fête de l'Exaltation de la Sainte Croix ". Le mot " exaltation " est admirablement ambigu. Il peut désigner le mouvement consistant à élever la croix sur laquelle se trouve un condamné (dans l'acte même de la crucifixion), ou bien le mouvement consistant à élever la croix bien haut, en signe de triomphe, et pour lui rendre gloire. (Cette fête remonte d'ailleurs à une pratique connue à Jérusalem, dès le 5ème siècle et qui consistait à montrer au peuple le bois de la Croix le jour anniversaire de la Dédicace de la Basilique de la Résurrection construite en 335 sur le tombeau du Christ, peu après la paix constantinienne).

On retrouve une ambiguïté tout aussi forte dans les paroles de Jésus rapportées par saint Jean : " Lorsque j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi ". Le Christ, dans ces paroles, fait allusion à la fois à sa crucifixion et à son exaltation auprès du Père après sa résurrection.

La Croix est au centre du paradoxe chrétien, ou plutôt elle en est la fine pointe : la vie vient de la mort, la croix est élevée pour donner la vie, un crucifié est source de vie. Ce paradoxe est le signe et l'avant-goût du grand renversement eschatologique des situations promis par Dieu : ceux qui pleurent se réjouiront, la femme stérile enfantera, les pauvres règneront, les affamés seront rassasiés et les morts vivront.

L'hymne christologique cité par Paul dans le chapitre 2 de sa Lettre aux Philippiens, que nous avions comme seconde lecture le 14 septembre, décrit bien comment l'exaltation suprême du Christ, dans sa résurrection, est un mouvement ascendant qui suit celui de sa descente parmi nous, dans son incarnation. Lui, qui était égal à Dieu, il s'est abaissé, il s'est anéanti, il s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi le Père l'a exalté et lui a donné le nom au-dessus de tout nom.


" Celui qui veut être mon disciple - disait Jésus dans l'Évangile d'un des derniers dimanches - qu'il prenne sa croix et qu'il me suive ". Prendre sa croix, c'est-à-dire accepter de souffrir même lorsqu'on est innocent est une dimension essentielle de la marche à la suite du Christ. De même en est-il du renoncement à soi-même et d'une obéissante imitation du Christ, qui prit sa propre croix par amour pour nous tous.

Pour être capables d'accepter la présence de la croix - ou de la souffrance - dans notre vie, tout comme pour être capables d'aimer et de nous laisser aimer, nous devons vaincre la peur. Il y a en effet dans l'être humain une peur innée de la souffrance, tout comme il y a la peur d'aimer et d'être aimé, en même temps que le désir d'aimer et d'être aimé. En réalité, pour croître, aussi bien humainement que spirituellement, il nous faut vaincre beaucoup de peurs. Jésus, surtout au cours des apparitions après sa Résurrection, ne cesse de répéter : " Ne craignez pas... n'ayez pas peur ". La peur paralyse, dans la vie spirituelle comme dans les situations pratiques de la vie.

En premier lieu il nous faut nous défaire des peurs provenant de notre enfance et que nous avons peut-être traînées avec nous dans notre vie d'adulte - des peurs qui étaient peut-être fondées lorsque nous étions enfants, mais qui sont désormais tout à fait irrationnelles. Certaines personnes sont paralysées ou en tout cas handicapées toute leur vie par ce genre de peurs.

Et puis il a toutes les peurs qui ne nous appartiennent pas, mais qui nous sont transmises : celles qui hantent des personnes qui nous sont chères et que nous faisons facilement nôtres ; celles qui sont transmises par les moyens de communication et qui sont si facilement utilisées par les politiciens et les démagogues. Nous en savons quelque chose en particulier depuis six ans ! La date du 11 septembre demeurera le symbole de toutes nos peurs collectives, si facilement exploitées.

Finalement il y a nos peurs à nous, celles qui ont un fondement dans nos existences personnelles, qui sont liées aux blessures du passé ou à l'expérience de nos propres péchés. C'est surtout de celles-ci dont nous avons besoin d'être libérés - dont nous devons prier Dieu de nous libérer. Parmi elles se trouve la peur de la souffrance, laquelle n'est sans doute jamais agréable, mais sans laquelle il n'y a pas de vie - pas de naissance et pas de croissance.


Être libérés de nos peurs ne signifie pas nécessairement les faire disparaître, mais empêcher qu'elles ne nous paralysent. Jésus, au Jardin des Oliviers, à l'approche de sa descente suprême dans la mort, fut saisi d'angoisse au point de produire des sueurs de sang. C'est dans la pleine acceptation de la souffrance, malgré l'angoisse et la peur, qu'il a mérité d'être exalté par son Père dans la gloire éternelle, après avoir été exalté (= élevé) sur le bois de la croix.

" Lorsque j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi... " Parmi ceux et celles que Jésus a attirés à lui, du haut de sa croix, il y a eu Marie, sa mère. (Il est d'ailleurs significatif que nous célébrons chaque année la fête de Notre-Dame des Douleurs le lendemain de celle de l'Exaltation de la Sante Croix). Cette femme qui n'était certes pas étrangère elle-même à la souffrance et qui jadis avait cuit le pain quotidien de sa famille, nous a donné son Fils comme pain de vie (cf. la mention symbolique qu'en fait saint Luc au début de son Évangile, lorsqu'il nous décrit Marie déposant Jésus dans une mangeoire). L'Eucharistie que nous célébrons chaque jour confère le pouvoir de la croix du Christ à toutes nos souffrances quotidiennes, petites ou grandes, comme aux souffrances de l'humanité, et nous permet ainsi de participer également à son exaltation à la droite du Père, c'est à dire à sa " croix glorieuse ".

Armand VEILLEUX


 

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