9 septembre 2007
Chapitre à la Communauté de Scourmont


Ne rien préférer à l'amour du Christ


C'est certainement avec beaucoup de justesse que le " Missel des Dimanches 2007 " dans son bref commentaire de l'Évangile d'aujourd'hui, utilise la formule de saint Benoît : " Ne rien préférer à l'amour du Christ ".

Il était de mode, il y a quelques années, de dire que toute la dimension ascétique de la vie monastique est une invention humaine qu'on ne trouve pas dans l'Évangile. Il suffit de lire le texte de l'Évangile d'aujourd'hui pour voir que Jésus appelle ses disciples à des renoncements importants. Tous ses disciples et non seulement quelques privilégiés. Mais renoncer à certaines choses n'a de sens que si c'est pour s'engager plus profondément à autre chose. Et dans le cas du disciple de Jésus, aucun renoncement n'a de sens si ce n'est pour s'engager à l'égard du Christ Lui-même. Il s'agit de " suivre " le Christ. " Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il se renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive ". Et lorsqu'on parle de suivre quelqu'un, de s'attacher à quelqu'un, on parle d'amour.

Saint Benoît a donc bien résumé tout cet enseignement de l'Évangile dans cette maxime lapidaire : " ne rien préférer à l'amour du Christ ". Sans oublier que cette expression " amour du Christ " est ambivalente. Elle signifie aussi bien l'amour du Christ pour nous que notre amour pour lui. En effet nous ne pouvons aimer le Christ qu'en participant à l'amour qu'il a lui-même pour nous. " L'amour de Dieu a été répandu en nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné ", dit saint Paul.

On ne peut aimer sans avoir fait l'expérience de l'amour, sans avoir fait l'expérience d'être aimé. On ne peut aimer le Christ sans avoir fait l'expérience d'être aimé par Lui. On ne peut aimer Dieu sans avoir fait l'expérience d'être aimé par Dieu dans le Christ Jésus - amour de Dieu incarné dans un amour humain.

Cette expérience de l'amour du Christ (amour du Christ pour nous et notre amour pour lui) est au coeur de notre vie monastique. Il s'agit d'une expérience existentielle, qui va bien au-delà de toute expérience sensible, dans laquelle elle peut se répercuter ou non. Cette expérience de foi, qui s'accompagne d'une certitude viscérale, peut se répercuter au niveau de notre sensibilité humaine, soit dans une grande joie de " sentir " sa présence, soit dans un sentiment d'absence.

Les journalistes ont fait beaucoup de bruit récemment autour de quelques confidences faites par Mère Teresa à des personnes qui lui étaient proches sur le fait qu'elle ne sentait pas, et durant de longues périodes la présence de Dieu. Ces mêmes journalistes ont alors parlé de la " crise de foi " de Mère Teresa. Les quelques phrases en question correspondent fort bien à toutes les descriptions données par tous les grands mystiques de ce que Jean-de-la-Croix appelle les " nuits obscures ". Et si Mère Teresa a pu continuer à se donner jusqu'à la fin de sa vie à une forme radicale de l'amour du prochain, dans lequel elle voyait le Christ, c'est que, indépendamment de ce qu'elle pouvait " sentir " ou ne pas " sentir " de Dieu, elle en avait une expérience, au sens le plus existentiel du mot. Une expérience qui engendrait l'amour et qui était amour.

Dans le journal " Dimanche " (de l'Église de Belgique) de la semaine dernière, il y avait un interview du philosophe André Compte-Sponville qui affirme son attachement à la tradition chrétienne, qui se considère en quelque sorte " chrétien " tout en étant clairement athée. Il dit que l'une des principales raisons pour lui de pas croire en Dieu est qu'il n'en a pas l'expérience. Cette attitude est typique de toute une lignée de penseurs athées contemporains. Il fut un temps où les athées étaient franchement antichrétiens ou tout simplement antireligieux. Cette étape est depuis assez longtemps dépassée dans nos milieux. (La forme primitive et attardée de laïcisme " anti-catho " qu'on trouve encore parfois dans nos milieux a raté un tournant de l'histoire). De nos jours les philosophes comme André Compte-Sponville, Régis Debray ou Luc Ferry, manifestent une attitude toute sympathique à l'égard du christianisme. Ils reconnaissent tout ce que la culture chrétienne a apporté à la construction de notre civilisation. Le Christ est pour eux un grand homme qui a eu une influence profonde. Ils se font les avocats d'une spiritualité sans Dieu. Ils se considèrent " fidèles à la tradition chrétienne ", mais sans la foi.

On ne peut que respecter cette honnêteté intellectuelle, et surtout respecter le cheminement personnel de chacun de ses penseurs qui manifestent une réelle humilité personnelle dans leur recherche. En même temps, on ne peut s'empêcher de percevoir une arrogance extrême dans cette attitude qui revient à dire que toutes les générations qui, depuis deux-mille ans, ont cru au Christ ont apporté énormément à l'humanité et à la culture, mais que leur " foi " était une belle naïveté que n'ont plus désormais les esprits éclairés. En fait, ils savent reconnaître l'héritage culturel du Christianisme, qui est un de ses sous produits, tout en refusant ce qui en fait l'essence et le coeur : la foi au Christ, et surtout la foi en un amour incarné appelant une réponse d'amour.

Dans ce contexte culturel notre vocation monastique, même dépouillée au maximum de toutes ses formes extérieures de grandeur et de puissance du passé, reste très importante, comme un témoignage non seulement de la foi mais de la possibilité d'une expérience de Dieu, c'est-à-dire d'une relation personnelle avec lui, dans l'amour. Le but de notre vie n'est pas de témoigner. Ce n'est d'ailleurs le but d'aucune forme de vie. Mais si notre vie est authentique elle témoigne de quelque chose et de quelqu'un. Paul VI l'avait bien senti. Lorsqu'il convoqua le premier Synode de l'Église universelle, après le Concile, à une époque où déjà bien des penseurs, même chrétiens, affirmaient l'impossibilité d'une relation verticale avec Dieu, disant que c'est uniquement dans la relation horizontale avec les autres qu'on peut le rencontrer, Paul VI avaient voulu que les moines envoient au Synode un message précisément sur la possibilité et l'importance d'une relation personnelle avec Dieu, d'une expérience de Dieu. Et, dans notre " Déclaration sur la Vie Cistercienne " rédigée durant le Chapitre de 1969, et qui a donné son orientation à toute l'évolution de notre Ordre depuis lors, nous avons mis cette recherche d'une expérience du Dieu vivant comme le but de notre vie monastique.

Mais revenons à l'expression de Benoît en la lisant au complet : " Ne rien préférer à l'amour du Christ, qui nous conduise tous ensemble à la vie éternelle ". Alors que la soit disant " spiritualité athée " de nos philosophes contemporains est finalement très égoïste, et ne sait pas intégrer la dimension de l'amour dans son expression philosophique, l'expérience chrétienne de l'amour de Dieu ne peut être vraie sans devenir l'expérience de l'amour du frère. L'expérience toute nue de l'amour de Dieu, sans manifestations sensibles de sa présence, a permis à Mère Teresa de vivre une expérience radicale de l'amour de ses frères et soeurs, les humains.

Dans un monde où il y a tant de haine et de guerre, nous devons être heureux d'avoir, malgré toutes nos faiblesses et nos limites individuelles et communautaires, la mission d'incarner une expérience de Dieu qui soit l'expérience de son amour - un amour reçu de Lui et qui s'incarne dans un amour pour ceux avec qui nous vivons et tous ceux qui nous entourent ou entrent en contact avec nous.


Armand VEILLEUX

 

 

 

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