2 septembre 2007
Chapitre à la Communauté de Scourmont


Les rangs en communauté


On m'a suggéré de commenter à nouveau la Règle de saint Benoît, comme je l'ai fait il y a quelques années. Je ne vais pas reprendre tous les chapitres à la suite, mais commenter de temps à autre un chapitre, au fil des circonstances.

L'Évangile d'aujourd'hui sur la place à prendre lorsqu'on est invité à un banquet et sur l'humilité à observer m'a donné l'idée de revenir sur le chapitre 63 de la RB qui traite des rangs dans la communauté.

Même en dehors de ce chapitre Benoît revient souvent sur cette question des rangs et de l'ordre à observer au sein de la communauté. À première vue, on pourrait penser qu'il est simplement tributaire d'une préoccupation commune à son époque où le rang que l'on occupait dans la société romaine était très important. Lorsqu'on analyse avec un peu plus d'attention ce que dit Benoît, on s'aperçoit que c'est tout le contraire. Benoît est certes préoccupé de l'ordre et du bon ordre en communauté; mais précisément il veut que l'ordre au sein de la communauté ne corresponde en aucune façon aux coutumes du monde. (cf. Se faire étranger à la façon d'agir du monde).

A. de Vogüé, dans son commentaire, fait une référence au texte de saint Paul qui dit que dans le Christ il n'y a ni juif, ni païen, ni homme libre, ni esclave, etc. Et il ajoute qu'alors que chez Paul, et dans l'Église primitive cela s'appliquait à la célébration eucharistique, dans la Règle de saint Benoît cela s'applique à toute la vie. Pour Benoît, une fois qu'on est entré en communauté, toute l'importance ou la non importance qu'on aurait pu avoir avant son entrée ne compte plus. On pouvait être un homme libre ou un esclave, un enfant ou un adulte, un ecclésiastique ou un laïque. En communauté les moines sont tous des frères. Si le bon ordre de la vie courante exige qu'il y ait précisément un ... ordre, celui-ci sera basé sur le moment de l'entrée en communauté. Ainsi, si un paysan sans instruction entré à la 7ème heure du jour, il sera, en communauté, avant l'écolâtre entré une heure plus tard.

C'est là un fondement de la vie fraternelle. C'est aussi une forme de respect mutuel. D'ailleurs toute cette section de la Règle, qui se terminera avec le chapitre 72 sur le bon zèle, est remplie de la mention d'affection, de dilection, de respect et d'honneur. Benoît demande aux plus jeunes (dans la vie monastique) d'honorer les anciens et aux anciens d'aimer les jeunes.

Au sein de cette communauté il y a aussi ceux à qui il a été demandé de rendre des services à la communauté. Il y a l'abbé, mais il y a aussi le cellérier, le prieur, l'infirmier, etc. Toutes ces personnes ont droit à un respect, non pas à cause de leurs qualités personnelles (qui peuvent être plus ou moins grandes), mais à cause du service qu'elles sont appelées à rendre. Une société (religieuse ou civile) se respecte lorsqu'elle respecte ceux qui remplissent en elle un service d'autorité, et ne se respecte plus lorsqu'elle ne respecte plus ceux-ci. (On le voit de nos jours dans la société civile).

Il est intéressant de constater que, dans ce domaine, Benoît parle de " justice " et donc de " droit ". Il dit en effet que l'abbé peut, pour de bonnes raisons, modifier le rang de quelqu'un en communauté, soit en le faisant monter plus haut, soit en faisant descendre. Mais il avertit l'abbé de ne pas agir de façon arbitraire et " injustement ".

Benoît prévoit aussi tout un code d'étiquette. Lorsque les frères se rencontrent le plus jeune demande au plus ancien de le bénir. Les frères ne s'appellent pas par leur simple nom, mais ajoutent toujours " frère... ". Les formes d'étiquette changent avec le temps et les cultures. De nos jours, dans plusieurs monastères et dans la plupart des cultures, on s'appelle par son simple nom, sans ajouter de titre. Il y a une façon de le faire qui est désinvolte et une façon de le faire qui implique respect et affection.

On peut, à l'église, au réfectoire ou encore à la salle du chapitre, observer les rangs d'ancienneté ou les modifier pour des raisons pratiques. Tout cela est relatif. L'important est de maintenir l'esprit prévu par la Règle. C'est là un principe général à observer. Toutes les observances de la Règle sont des pratiques ayant une valeur de symbole et expriment quelque chose. Ce qui est le plus important est la réalité symbolisée, qui elle doit être toujours préservée, et non le symbole qui, lui, peut évoluer.

On peut aussi transposer cela dans la vie de l'Ordre tout entier. Lorsqu'on lit la Charte de Charité pour la première fois, on peut être surpris de voir tout le soin mis à établir les règles de préséance entre les abbés lorsqu'ils se réunissent en Chapitre Général ou ailleurs. Ce n'est pas là simple souci de préséance. C'est que nos Pères ont imaginé l'Ordre comme une communauté de communautés. Il doit donc y avoir entre les communautés (en général représentées par leurs abbés) le même type de relation qu'entre les moines au sein d'une communauté. S'il y a un rang entre les communautés, il dépend non pas du nombre de leurs membres, ni de la réputation ou de l'influence de leur abbé dans l'Ordre, mais simplement de leur ordre de fondation ou refondation ou incorporation.

En ce sens la vie monastique va à contre courant des conventions sociales des sociétés actuelles, au moins en Occident, où l'appartenance à la noblesse ou la petite noblesse ne signifie plus grand chose, mais où de nouvelles classes sociales se sont constituées en fonction de la richesse accumulée ou du salaire attaché à la profession. Il va aussi à l'encontre de certaines coutumes ecclésiastiques selon lesquelles des titres honorifiques sont conférés indépendamment des services assumés.


Armand Veilleux

 

 

 

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